UA
Ecoutez Juvénal, Suétone, Tacite, peignant la société de leur temps : ils montrent à tout instant la fureur de tous ces puissants de ne pouvoir posséder le monde tout entier et en faire un instrument de jouissances.
A la volupté se joignait la férocité : les raffinements de cruauté se mariaient aux raffinements de plaisirs. Ici Icare tout sanglant tombait sur la loge de Tempereur ; là Prométhée, enchaîné à un rocher, était déchiré par un ours aux applaudissements du peuple. Des condamnés enduits de poix et de résine illuminaient la nuit les jardins de Néron !...
C'était une orgie sans fin, une ivresse, une fureur, un delirium tremens^ où se confondaient toutes les voluptés et toutes les atrocités, où disparaissait la limite entre la jouissance et la douleur, où on tourbillonnait dans le vertige de désirs impossibles.
On était hors nature. Quand on a épuisé la débauche, on se lance dans Tascétisme. Si la statue du commandeur n'était pas apparue, Don Juan se serait feit trappiste.
Turpitude morale, turpitude intellectuelle, turpitude physique, tel était l'état de la société.
Les Grecs, fatigués du vain spiritualisme de
Platon, des discussions oiseuses que provoquait sa dialectique, cherchaient des formules pour falsifier leur intelligence.
Le platonisme se rencontra à Alexandrie avec le judaïsme ; c'est dans ce creuset, rempli déjà du délétère communisme égyptien, que fut élaboré le véritable christianisme, celui d'Augustin, le christianisme du moyen âge, et qu'il se montre dans toute sa vérité, avec ses conséquences.
Les Platoniciens étaient bien préparés à Tascétisme. Il est vrai que Platon, dans sa République^ s'était préoccupé de ramélioration des races; mais c'était pure inconséquence.
Ses disciples plus logiques d'Alexandrie la méprisaient.
Maxime de Tyr disait : « J'oserai le dire :
l'âme généreuse verra sans regret la décadence et la dissolution du corps; c'est comme un captif qui verrait pourrir et s'écrouler les murs de sa prison, attendant avec impatience la lumière et la liberté.... Que sont pour l'âme ces peaux, ces os, ces chairs ? Des haillons d'un jour, quand ce ne sont pas de pesantes chaînes.... »
Avant lui, Philon, le Platon juif\ avait déjà montré comme modèles « des hommes pau-
vres, sales, livides, semblables à des cadavres, et portant sur leur visage la détresse, la maladie, la faim ! »
LesEsséniens et les thérapeutes remplissaient déjà ces conditions : ces derniers se retiraient dans les solitudes, habitant chacun leur ermitage. Ils ne se réunissaient que tous les sept jours pour chanter des cantiques et lire les Ecritures.
Or, nous avons montré l'influence qu'avait eue l'Essénianisme sur Jésus.
Jacques, son frère, en est une preuve. Voici le portrait enthousiaste qu'Hégésippe trace de lui : ^
« Il fut saint depuis sa naissance. Il ne but jamais de vin et ne mangea jamais de viande.
Il ne se coupa jamais les cheveux et ne prit jamais un bain. Il avait coutume de prier pour les péchés du peuple : la peau de ses genoux en devint calleuse comme celle d'un chameau.
C'est pour cette extrême justice qu'il fut appelé le Juste.... )>
Jésus n'avait-il pas dit : « Prie et veille ! • . . N'aie qu'un manteau, point de chaussures !.., Ne t'inquiète point de ton pain quotidien!... »
En un mot, il s'agissait de forcer l'homme à faire abstraction de lui-même. C'était là une
doctrine juive. Paul la reprend et établit le dualisme existant entre la chair et Fesprit : « Marchez en esprit et résistez aux désirs de la chair. La chair conspire contre Tesprit et l'esprit contre la chair.
n Les œuvres de la chair sont : la fornication, Fimpureté, la lasciveté, Tidolàtrie, les maléfices, les haines, les disputes, l'envie, les colères, les altercations, les factions, les hérésies, les jalousies, Tivresse, les débauches et autres choses semblables. Le fruit de Tesprit, * au contraire, est Tamour, la joie, la paix, la patience, Thonnêteté, la bonté, la foi, la douceur, la tempcrance. Ceux qui sont acquis à Jésus -Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs. » (Epitre aux Galettes.) Haine à la chair, par conséquent haine à la femme !
On a voulu faire du christianisme le triomphe de la femme : elle y a cru elle-même.
Les femmes, comme les autres opprimés, comme les autres prolétaires, ont été les dupes de l'équivoque du christianisme que nous avons signalée. Elles «ont allées à lui croyant qu'il leur apportait l'indépendance, l'émancipation, l'égalité que leur avait refusée si obstinément la vieille civilisation grecque et romaine; et
après les avoir bien accueillies d'abord, comme il l'avait fait pour tous les petits, après les avoir flattées, leur avoir donné des dignités, les avoir séduites, brusquement il se sépare d'elles, ou plutôt montre la séparation qu'il avait cachée tout d'abord. — Qui es-tu, fenmie? dit-il; la fille d'Eve, celle qui, s'étant laissée séduire par le serpent, séduit Thomme et le perd ; c'est toi l'éternelle cause du péché depuis le paradis terrestre jusqu'à la fin du monde : tu pèches par cela même que tu existes, et plus tu es femme, c'est-à-dire plus tu es belle, plus tu es coupable, car plus tu es provoquante. Tu es le mal, car tu es la jouissance de cette chair maudite. Tu es le mal, car tu représentes l'amour détourné de son idéalisme ftinéraire. Tu es le mal, car tu es la vie, sa perpétuité, et nous, nous représentons la tombe. Tu es le mal, parce que tu es le bonheur dans cette vallée de larmes, et que nous n'admettons de bonheur que dans la tombe.
Arrière donc, femelle de l'homme, la grande tentatrice, la voix de Satan, celle qui cueille le fruit de l'arbre de science ! arrière ! Le contact de l'homme et de toi constitue une souillure. Augustin ne leur permet de se rapprocher l'un de Vautre que pour empêcher les chrétiens de
est resté un sacrement indélébile que nulle volonté, pas même celle des deux parties intéressées, ne peut rompre. Notre société reste partagée en deux classes inégales en droits : les orthodoxes du mariage et les païens du mariage, les unions bénites et celles qui ne le sont pas.
A cette question « peut-on abandonner une femme dont on a des enfants pour prendre une épouse .î* », le pape Léon P' répond :
a Chasser une esclave de sa couche pour prendre une épouse d^une certaine ingénuité, ce n'est pas de la bigamie, c'est un progrés dans l'honnêteté. »
Au xix^ siècle, mettez « fille du peuple ^ au lieu d' a esclave » , et vous trouverez ces mots dans la bouche de toutes les mères bourgeoises» appuyés de l'autorité du prêtre !
Haine à la chair! Le chrétien logique est Origène, qui, ne pouvant résister à ses appétits, prit un couteau et se châtra.
Jésus n avait-il pas dit : « Il y a des hommes qui sont eunuques dès le sein de leurs mères; il y en a d'autres qui sont faits eunuques parles honunes ; il y en a enfin qui se sont faits eunuques eux-mêmes en vue du royaume du ciel. »
Sextus disait de son côté : « Vous voyez des
hommes qui, pour assurer leur santé, coupent et rejettent leurs membres; combien n' est-il pas préférable d'en faire autant pour conserver la chasteté? »
Mutilation, destruction, anéantissement du corps, voilà à quoi aboutit logiquement le christianisme, parce qu'il est un spiritualisme.
Le chrétien logique, c'est encore le saint Antoine que la légende a immortalisé.
Entendant un jour dans une église ces paroles de l'Évangile : « Allez, vendez ce que vous avez, donnez-en la valeur aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel ! » il s'empresse de les mettre à exécution et s'enfonce dans le désert (vers 280 ap. Jésus) entre le Nil et la mer Rouge. 11 s'enferma pendant vingt ans dans une ruine, caché même aux yeux de ses disciples qui, deux fois par an, venaient lui apporter sa nourriture.
Son exemple fut suivi» L'Église se peupla de solitaires. Ils furent bientôt si nombreux qu'ils furent forcés d'associer leurs solitudes.
C'est là l'origine des premiers monastères.
Là, un but constant, une tâche continue :
abaissement de l'homme, destruction de l'individu dans le saint communisme. Dans chaque monastère, il n'y avait qu'une volonté, celle du
supérieur. Gassien raconte que, visitant un de ees monastères, le supérieur donna à un des eénobites un si violent soufflet que le bruit en fut entendu de très-loin. La victime ne fit pas paraître le moindre signe de mécontentement ni de confusion pour un pareil traitement. Elle était arrivée à ce degré voulu d^humilité qui n'est autre que le mépris de soi-même.
On cherchait les sites les plus arides. On ne voulait avoir de la nature que les fléaux, la stérilité du désert, la chaleur intolérable du soleil. Là, entre chacun, il y avait rivalité de macération. L'orgueil persistait chez ces saints et en faisait les acrobates de Fascétisme. G^est à qui vaincrait la faim et le sommeil. Le vieux Dorothée n étendait jamais ses membres sur le sol, répondant à ceux qui lui conseillaient un peu de repos : « Si tu peux persuader aux anges de dormir, tu le persuaderas aussi à un homme qui cherche la vertu. » Ils essayaient de dompter la faim : ne vivant que de pain desséché et d'eau, beaucoup ne mangeaient que deux fois par semaine ; et lorsqu'ils mangeaient, ils essayaient de s'absorber dans une contemplation spirituelle pour oublier la souillure qu'ils commettaient. Isidore disait à Pallade : « J'ai honte de me nourrir avec un élément
étranger à Tesprit, moi qui suis un esprit, et qui, suivant la qualité que j'ai reçue de Dieu, ne devrais me nourrir que de la céleste ambroisie dans le paradis de délices. » Ils ne voulaient pas être hommes, ils avaient honte d'être hommes; et ils essayaient d'arriver, par une sorte d'hypnotisme, à un état cataleptique.
« Une fois, disait le fameux Macaire, j'essayai de maintenir de telle sorte mon esprit pendant cinq jours, que rien ne pût le détacher de Dieu et qu'il ne pensât à aucun autre objet. Je m'enfermai et je dis à mon esprit : — Veille maintenant à ne pas descendre du ciel : tu t'y trouves avec les anges, les archanges, toutes les puissances supérieures, les chérubins, les séraphins et avec Dieu, leur auteur commun :
tiens-toi donc ferme et ne tombe dans aucun souvenir de ce monde. Mais quand j'eus persévéré dans cet état deux jours et deux nuits, te démon entra dans une telle irritation contre moi, qu'il se changea en flamme et mit en feu tout ce qui était dans ma cellule, au point que la natte sur laquelle j'étais brûlait, et qu'il me semblait que j'étais nioi-même tout en feu. . . « » Tous étaient en proie à une folie, à un vertige, à des hallucinations perpétuelles. Us ne rencontraient pas souvent Dieu, mais ils vivaient
entourés de démons, qui « obstruaient Tair, » qui étaient partout, leur soufflaient Fépoayante, les livraient à tous les supplices, les livraient à toutes les horreurs ; et au-dessus de tous, le plus effiroyable, le plus horrible de tous, parce qu^il se présentait sous les formes les plus séduisantes : le démon de la chair ! Ils en avaient rincessante obsession, et plus leur esprit s'acharnait à le repousser, plus il s'acharnait à leur soui&er la luxure, un délire satyriasique qui poussait les uns à la folie et les plus lâches à suivre l'exemple d'Origène.
D'autres, vaincus par ces dangers créés par leur imagination et inconnus à Thomme vraiment homme, se tordent et tombent; et, forcés de s'avouer que le corps ne laisse pas prescrire ses droits, ils changent de thèse, et de l'excès de la macération et de l'austérité, ils se jettent dans la débauche, en disant : « Rien ne souille le sage et le pur.... Les choses de la terre ne peuvent pas plus altérer son âme, que les ordures des fleuves ne salissent la pureté de la mer. S'il craignait que quelque chose le souillât, il le fuirait; mais il use de tout, parce qu'il a conscience de son inviolable pureté. »
« L'homme n'est ni ange ni béte, a dit Pas-
cal, mais le malheur est que qui veut faire Fange fait la béte. »
Le porc de saint Antoine est un symbole : la spiritualité aboutit à Fanimalité ; et saint Antoine, voulant devenir un Dieu, arrivait à être aussi cochon que son compagnon.
Quand on ne mange pas, on ne s'idéalise pas : on pense à la faim : quand on ne boit pas, on pense à la soif : et quand ou attache une importance au-dessus de toute chose à la continence, on est en proie à l'obsession de Tamour; et de tous ces grands et éthérés appétits spirituels, il ne reste que la fureur des appétits matériels.
De même que la débauche tourne en ascétisme, Tascétisme devient débauche, parce que rhomme ne méconnaît jamais impunément les lois de la nature.
Écoutez le tableau que font Gyprien, Jérôme, Augustin, Sulpice-Sévère, des mœurs de TÉglise des premiers siècles : ils représentent les prêtres intrigants, cherchant à accaparer des richesses, valets des puissants, parasites de leur table, captant les héritages, courant après les femmes, le tout entremêlé de pénitences grotesques et de jeûnes ridicules.
La haine du corps a pour résultat direct :
radaltère. L'hypocrisie entre dans lit nuptial : elle y reste. Sous prétexte qu une épouse ne doit pas être traitée comme une maîtresse, rhomme cherche des maîtresses au dehors et la femme se fait traiter en noiaitresse par des amants.
Aussi la grande histoire des mœurs chrétiennes est-elle l'histoire de ladûltère avec toutes ses passions, toutes ses violences doublées d'hypocrisie, ses crimes, ses assassinats et ses ridicules. Tout le moyen âge chante le cocuage ; Rabelais en fait Thistoire ; et depuis Molière jusqu'à nous, c'est à lui qu'appartient notre scène.
Pourquoi ? C'est que les idées d'austérité et de mépris de la chair ont irrité, par la contrainte, les appétits sexuels et ont tué le sentitiment de la famille. Saint Bernard le dit luimême : « Qu'y a-t-il de conmiun, fait-il dire par le bon chrétien à ses parents, entre vous et moi? qu'ai-je reçu de vous si ce n'est le péché et le malheur? Je ne reconnais tenir de vous que ce seul corps corruptible. Ne vous suffit-il pas, misérables que vous êtes, de m' avoir lancé misérablement au milieu des misères de ce monde? de m' avoir, pécheurs vous-mêmes, engendré pécheur par votre
péché?... Si ton père était étendu sur le seuil de sa porte ; si ta mère, le sein découvert, te montrait les mamelles qui t^ont nourri ; si elle tenait dans ses bras ton fils encore enfant : foule aux pieds ton père et ta mère, passe outre, et sans verser une larme, vole vers Fétendard de la croix... »
Ni amante, ni femme, ni mère, mais Tinstrument de damnation : la tentatrice d'Adam, le premier péché, la perte de l'humanité : un objet de mépris par conséquent.
Et les femmes avaient espéré dans le christianisme^ et encore aujourd'hui, comme les victimes de Jaggernaut, elles se laissent broyer sous sa lourde hypocrisie. Non, point d^espoir pour elles, pas plus que pour le prolétaire!