‹ Étude sur les doctrines sociales du christianismeChapitre 7 sur 13 · NÉGATIONS SOCIALES · texte numérisé non relu

NÉGATIONS SOCIALES

Mépris du trayail. — Le chrisdanîsme est un recul. — Le christiaDisme est une religion de mort. — La fin du monde. — L'idée de rhumanité chez les philosophes. — Platon, père de TËglise. — Augustin. — Le dernier mot du christianisme. — Qu'a sauvé Jésus? — Le droit diyin. La grâce. Le dualisme. — La peste noire.

Le mépris de la chair, la haiae du corps, la négation de la vie ne sauraient honorer le travail qui est un accroissement de vie, un agrandissement de rhomme, une augmentation de son être, puisqu'il a pour résultat la possesion d'une plus grande somme d'utilité.

Les ascètes juifs étaient logiques.

« Les Esséniens, d'après Phjlon, ne connaissaient pas même en songe les marchands, les boutiquiers, les marins, ni aucun de ces mé-

tiers dont on fait si facilement abus pendant la paix et qui nourrissent la convoitise. Leur amour de la vertu consiste à mépriser la richesse, les honneurs et les plaisirs.... Ce qui montre leur charité, leur bienveillance, leur merveilleuse égalité, c*est la loi de tout mettre en commun. »

Mettre en commun , quoi ? on ne travaille que le moins possible. Le travail est l'ennemi. On s'y résigne dans la plus petite mesure. N'est-ce pas autant de dérobé à la contemplation de Dieu?

L'ascétisme essénien exerça son influence logique sur le christianisme, et le grand caractère de la civilisation chrétienne fut le mépris du travail.

Et cela, nous ne sommes point les premiers à le constater.

Voici, du leste, une autorité que nul ne récusera parmi ceux qui pourraient nous accuser de partialité. M. Guizot a dit :

« Si j'avais à rechercher quel a été le mal le plus profond, le vice le plus funeste de cette ancienne société, qui a dominé en France jusqu'au seizième siècle, je dirais sans hésiter que c'est le mépris du travail. »

— Mais, dit-on : ce mépris n'est pas spécial

au christianisme : il pèse snr toute la société antique.

Eh ! sans doute les dieux antiques, comme tous les dieux, étaient jaloux du travail de r homme, de ses conquêtes sur la nature qui était regardée comme leur domaine. Aux Cnidiens voulant couper un isthme, la Pythie avait répondu i Ne percez pas Tisthme, car Jupiter vous eût donné une île pour séjour s^il Favait voulu. Pline impute aux mineurs la responsabilité des tremblements de terre qui sont les vengeances de la mère commune, mutilée dans ses entrailles par la cupidité parricide de ses enfants 4

Mais cependant Apollon avait enseigné la médecine, Poséidon la navigation, Hermès le commerce : l'agriculture est un don de la grande déesse Déméter. Hésiode avait dit :

« La paresse est haïe des Dieux. » Socrate, luimême, avait renfermé sa morale dans ce mot :

« Bien faire, » et il donnait à cette maxime l'application la plus pratique : « Thomme le meilleur est celui qui, conune laboureur, remplit le mieux son devoir de labourage ; comme

chirurgien, ceux de l'art médical.... etc »

A Athènes le travail n'était pas méprisé. Enfin,

peu à peu^ l'idée de son importaacef^ de son utilité, de sa grandeur se dégageait. En même temps que les philosophes commençaient à haïr et maudire Tesclavage, ils arrivaient par une conséquence naturelle à comprendre le véritable caractère du travail. Dion mettait un manœuvre au-dessus d'un beau parleur. Sénèque disait : si l'humanité écoute la voix du sage, elle comprend qu'elle n'a que faire de soldats. Enfin Lucain se demandait si la lutte de l'homme contre la nature, pour en tirer une plus grande somme d'utilité, ne valait pas mieux que cette perpétuelle lutte de l'homme contre l'homme ; il se demandait s'il ne valait pas mieux s'occuper de s'enrichir tous que de s'appauvrir réciproquement, en se dépouillant les uns les autres.

« Ah ! s'écrie-t-il en décrivant les lignes de César, tant de travaux ont été faits en pure perte. Et cependant ce grand nombre de bras auraient pu ou joindre Sestos à Âbydos, ou séparer Ephyra du large royaume de Pélops ou donner à la navigation le long golfe de Malée, ou bien améliorer quelque autre partie du monde malgré les résistances de la nature. »

Hélas! cette voix s'élevait trop tard, était trop isolée» La société romaine, ayant vécu par

la force, devait périr par la force. Il eût fallu un pas de plus, pas difficile à franchir : la reconnaissance de rëgalité du travailleur, sa liberté ! et le Gésarisme ne connaissait que l'égalité de la servitude. Les voix des philosophes se perdaient dans le grand fracas du choc des peuples les uns contre les autres. On ne les comprenait pas encore.

Mais le christianisme a-t-il réhabilité le travail? Allons donc! ici, comme partout, il fut un recul, de beaucoup en retard et arriéré sur le mouvement philosophique. Est-ce que le chrétien ne doit pas être humble ? le salarié est fier : Tidéal du chrétien, c'est le mendiant.

Est-ce que le chrétien doit s'occuper de ce monde, de ce corps, de toutes ces choses maudites d'ici-bas ? Est-ce que sa vraie patrie n'est pas le ciel ? pourquoi donc travaillerait-il ? le travail peut être excusable, comme une de ces fatales conditions de la nature que, dans sa lutte contre elle, l'esprit ne peut jamais vaincre impunément : mais voilà tout : il est indécent, comme l'union de l'homme et de la femme. Il va contre le but du chrétien.

Si ridée du travail avait été mal dégagée dans l'antiquité, il faut reconnaître au moins à

celle-ci un ardent désir d'apprendre, de s'instruire, d'agrandir l'activité intellectuelle de l'homme. Le chrétien intervient, et défend toute étude, si ce n'est la vaine discussion des textes et des formules des saintes Écritures : mais quant aux sciences terrestres, elles sont une des formes de la volupté , et doivent être rejetées comme elle. PaOrtout, sous toutes ses formes, le christianisme , au lieu d'être un développement de l'homme, est une mutilation.

Au lieu de l'animer, il le momifie : s'il n'est pas parvenu à anéantir et à pétrifier le monde entier, il faut en rendre hommage à la perpétuelle révolte de l'homme qui, si incliné, si abaissé qu'il fût par lui, n'en a toujours pas moins protesté, d'une manière plus ou moins consciente, contre sa dégradation.

Le christianisme est une religion de mort, une négation de la vie. Son idéal n'est jamais sur la terre, dans l'ordre de choses actuel. Il est en dehors,. avec le millénarisme plein d'espoir, comme avec l'effroyable croyance à la fin du monde.

La fin du monde ! voilà la vraie foi du moyen âge. De nombreux actes commencent par ces mots : « A l'approche du soir du monde.. •• M Justin, Lactance, Tertullien, Cyprien,

Hilaire, Ambroîse^ Jérôme, Grégoire le thunmaturge, Basile de Séleucie, JeanChrysostome, Sulpice Sévère ne cessent de Tannoncer. Le pape Grégoire le Grand Tattendait de quart d'heure en quart d'heure. Il écrivait à l'empereur Maurice (591) que les siècles allaient avoir un terme : « sans aucun retard, le ciel, la terre, les éléments seront consumés par le feu, et le juge terrible paraîtra accompagné des anges, des archanges, des trônes et des dominations, des principautés et des pubsances, etc. » Que faire en prévision d'un pareil cataclysme? Attendre, se résigner, en tremblant d'épouvante. A certains moments, dans la sombre vision de Fan 1000, des peuples tout entiers, saisis de vertige par cet effro^^able cauohe» mar, tourbillonneront insensés dans l'épouvante.

Toute cette société chrétienne ne vivra qu'avec une seule idée : la mort 1 La vie du chrétien, c'est l'attente de la mort. Il ne rencontre, il ne voit dans la vie que des fantômes et des démons. Le christianisme est une danse maca-^ bre.

Gomment une telle préoccupation n'amènerait-elle pas le mépris de toutes choses ? Prises, saccages, pillages de villes, crimes de touteft

sortesi hécatombes humaines, qu'importe ? il n'y a là que le corps qui souffre : Tesprit est en extase !

Paul a dit :

a Notice vrai séjour est dans le ciel.... Ayez le goût des choses d'en haut, et non de celles qui sont sur la terre.... Tant que nous habitons le corps, nous sommes des hôtes et des étrangers éloignés du Seigneur. »

Et c'est avec cette religion de mort qu'on parle de reconstituer notre vie : mais voyez donc son passé, voyez donc surgir des ténèbres profondes du moyen âg^e des légions de spectres hâves, contemplez -les à la sinistre clarté des premiers mots de TEcclésiaste : Vanitas çanitatum et omnia çanitas I et osez donc, dans votre conscience d'homme, parler ensuite du christianisme au nom de l'humanité !

Quel recul en deçà du sentiment de solidarité humaine, afârmé alors par tous les philosophes !

« L'homme, disait Plutarque, n'est pas une plante terrestre, faite pour demeurer immobile et qui ait des racines fixées à la terre où il est né. »

Sénèque : « Un homme doit être sacré pour

un homme, car ils sont les membres d^un même corps. »

Marc-Aurèle : « Je suis par nature un être raisonnable et sociable. Tai un pays et une patrie ! comme Antonin, j'ai Rome : et comme homme, j'ai le monde. »

Et il y avait longtemps déjà que Térence avait donné la formule de vie du véritable

homme : — « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger : » Homo sum^ nihil humant a me alienum puto.

Le christianisme vient et dit : Pour moi, il n'y a d'humain que la mort !

Au moment où les philosophes se dressent devant les Césars et disent :

Annseus Cornutus à Néron : — Tes livres ne vaudront jamais ceux de Chrysippe!

Helvidius Priscus à Vespasien : — Il est en toi de tuer, en moi de mourir !

Demetrius le Cynique à Néron : — Vous me mènerez à la mort, mais la nature vous en menace!

Paul arrive et dit : -— Obéissez à vos maîtres.

Epictète, lui, affirmait la liberté humaine :

a Je veux commander à tes pensées.

— Qui t'a donc donné ce pouvoir? Comment

peux-tu vaincre les pensées et les volontés d^autrui ?

— Par la terreur.

— Tu ignores donc que rien ne peut dompter la volonté qu elle même. Si tu dis « je te ferai mettre des chaînes aux pieds, » celui qui fait cas de ses jambes s'écrie : Oh ! ne le fais pas, je t'en prie, aie pitié de moi ! Mais celui qui n'estime que sa volonté répond : si cela te paraît bon, enchaîne-moi,

— Tu n'en es pas ému ?

— Je n'en suis pas ému. *

— Je te montrerai bien que je suis le paître.

— Et comment le serais-tu ? Jupiter m'a créé libre. Penses-tu qu'il eût fait la faute de permettre que son fils fût traîné en esclavage ? Tu es le maître de mon cadavre, prends-le.

— Ainsi, lorsque tu t'approcheras de moi, tu ne me respecteras point ?

— Je te ferai couper la tête.

— Très-bien : j'oubhais qu'il fallait t'honorer comme la peste, et qu'on devrait t'élever un autel comme celui de la fièvre à Rome. Je le sais, un corps est plus fort qu'un corps, plusieurs sont plus forts qu'un seul, un brigand est plus fort que celui qui ne l'est pas. Mais il n'y

a point de force qui puisse accabler un honoœe droit! »

Que fait le christianisme? Il dit à Thonime : Sois humble, aplatis-^oi, ne pense pas, crois!

La philosophie, devenant athée, enseignait cette haute morale individuelle, Tégalité des hommes, revendiquait pour eux la liberté, po-^ sait les notions du droit : le christianisme aiv rive, avec ses idées étranges, ses pratiques occultes, son goût du merveilleux, ses superstitions bêtes, 'Ct, dans Tombre qu'il fait, il jette rhumanité dans Tascétisme, dans le mépris d'elle-même, dans la mort. Y a-t-il là progrès?

Que produit la conjonction des idées juives avec les idées grecques? Elle produit lenéopla* tonisme, qui devient le véritable christianisme d'Augustin.

L'antiquité était dominée par deux grandes écoles : celle d'Aristote et celle de Platon.

Aristote établissait les bases de la méthode d'induction ou d'observation, en posant en principe qu'il fallait aller du particulier au gétiml.

Platon, au contraire, s'était abîmé dans la Méthode à priori j en faisant des idées de graù-

des entités immortelles^ supérieures à l'humanité.

Aristote cherchait la réalité, Platon la fuyait : c'était Platon que devait forcément suivre la nouvelle religion.

« Platon revit dans les pères de TÉglise, » a dit M. Cousin. Bien plus : il est, plus que Jésus, le véritable père du christianisme : Jésus n est qu'une légende ; Platon est une doctrine !

Pitié pour Jésus, insensé qui a succombé à une tâche dont il ne connaissait pas lui-même le caractère ; admiration pour le dévouement, le courage, l'énergie de Paul ; haine à Platon^ d'autant plus ardente que c'est encore lui qui domine ceux-là mêmes qui ne sont plus chré* tiens ; c'est sa méthode, sa dialectique perfide qu'on nous impose; c'est cette méthode qui prépare les croyants à toutes les absurdités ; c'est elle, ce sont les idées de vaine spiritualité propagées par elle que le progrès trouve sans cesse en présence et qui le ramènent en arrière, alors même qu elles prétendent le servir. Platon doit être haï par nous plus que César, parce qu'il a fait la théorie du césaiîsme^ non-seulement matériel, mais encore spirituel^ et que dans sa langue, avec juste raison, roi et Dieu sont synonymes ; il doit être haï plus que

Dominique et Torquemada, parce qu u a fait la théorie de Tinquisitioii ; il doit être haï plus qae tous les oppresseurs, tous les dupeurs du peuple, tous les charlatans religieux, parce qu'il est le théoricien de tous les utopistes qui conduisent l'humanité aux abîmes, de tous les sophistes qui ont trouvé chez lui des arguments pour justifier toutes les atrocités, toutes les lâchetés, toutes les infamies, et lui ont emprunte son constant et outrageant mépris du faible, mépris de la femme, mépris du prolétaire, aboutissant au mépris de l'homme qu'il broie avec indifférence dans son communisme mystique.

C'est cet homme que nous font admirer nos professeurs de philosophie éclectique! je le comprends : il y a en lui le- germe de toutes les palinodies et des arguments pour tous les mensonges.

Il est bien le véritable père du christianisme : Augustin a reconnu lui-même Platon pour son maître, et Augustin est le maître non-seulement du moyen âge, mais encore des temps modernes. Tout le moyen âge a passé son temps à raisonner sur les textes d'Augustin, et nonseulement le moyen âge, mais la Réforme y mais le dix-septième siècle, mais TÉglise actuelle.

Quand Luther apparaît, il dit : « Tout Au-

gustin est avec moi. » Descartes est un de ses disciples. C'est avec ses arguments que Bossuet justifiera Tesclavage et les dragonnades des Cévennes ! C'est avec eux encore qu'aujourd'hui certains hommes s'avisent de parler aux peuples au nom du droit divin et disent : « On doit obéir au prince, alors même qu'il est injuste, parce qu'on doit toujours respecter en lui la puissance de Dieu qui l'a établi sur nous. »

Voilà le dernier mot d'Augustin, le dernier mot du christianisme : esclavage à tous les degrés, esclavage de l'intelligence et esclavage des corps ; suppression des volontés, destruction de l'individu, abaissement de l'homme ; anéantissement de l'humanité devant tous les maîties, représentants du Maître des maîtres : Dieu!

Le christianisme n'est qu'une échelle de servitudes : c'est là toute la féodalité.

Et maintenant se pose cette question :

— Qu'a donc sauvé Jésus?

A cela nous sommes obligés de répondre :

— Rien!

Loin de sauver, il a perdu : le christianisme

a été un recul de rhumanité, car il a consacré dans le monde trois négations sociales :

1® Le droit divin, c'est-à-dire la sanctification de l'oppression et l'anéantissement de l'individualité humaine dans le devoir de Tobélssance irraisonnée;

2° La grâce, c'est-à-dire la suppression de l'idée de justice ; la faveur et le hasard substitués à Teffort individuel ; le bon plaisir du maître, Dieu, César, roi, prince, à la place du

droit ;

3° Le dualisme de l'esprit et du corps, la

haine de la chair, de la vie, c'est-à-dire les hypocrisies et les rages brutales des appétits sexuels, avec le mépris de la femme ; le mépris du travail, par conséquent, du travailleur.

Voilà dix-huit siècles que l'individu proteste et se révolte contre ces castrations! Vaines tentatives jusqu'à ce jour : il est englué dans la grande utopie céleâte ; on l'a pris par cet abus de confiance; il y reste. Le sceptique bourgeois maintient sa femme et ses enfants dans cette nuit et se fait donner le viatique : — si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal !

Ah ! pauvre dupe ! regarde donc derrière toi tout ce cloaque qui s'appelle le moyen âge.

toutes ces lueurs de bûchers qui brillent sinistrement au milieu de ces brouillards malsains, toutes ces silhouettes de pendus qui sont tes pères! Ne sens-tu pas peser sur ta poitrine toute cette lourde masse d^oppression? Est-ce que le droit divin de tout maître sur son sujet ne te garrotte pas encore ? Est-ce que tu n'es pas désagrégé, épuisé, usé par les miasmes fétides qui remplissent Tatmosphère de Voltaire et de Diderot ? Et tu dis : Ça ne fait pas de mal ! Malheureux ! sais-tu de quoi tu meurs ? — De la peste noire (1) !

(4) BiBZjooRAPHis : Matter, Vacherot, Joies Simon , Histoire de VÉcole éT Alexandrie, — Bahie, Traité de Vhistoire de la philosophie, — Ritter, Histoire de la philosophie ancienne et chrétienne, — Paul Janet, Histoire de la philosophie mwale.

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