But et caractère
Les écoles du bâtiment sont destinées à former des ouvriers d'élite, des conducteurs de constructions, des entrepreneurs ; elles ne font pas double emploi avec les écoles d'art industriel, ni avec celles des corporations; elles ont un but propre et répondent au besoin général suivant : les ouvriers d'élite, contremaîtres, conducteurs, entrepreneurs du bâtiment, doivent avant tout être des praticiens habiles et connaître à fond l'industrie dans les limites du chantier; on exige d'eux une connaissance parfaite des matériaux, science qui constitue le point de départ de tout le travail ; ils doivent distinguer les matériaux de bonne ou de mauvaise qualité et se rendre compte de leurs propriétés, afin de pouvoir en faire un choix judicieux ; ils doivent connaître l'agencement et le fonctionnement de l'outillage employé par l'ouvrier et par l'entre-
preneur, soit pour le transport et l'élevage des matériaux, soit pour les sondages ; ils ne peuvent ignorer les lois de l'hygiène du bâtiment ; un plan ne peut avoir de secret pour eux, ils doivent être à même de le tracer, d'esquisser une façade et d'en développer les détails en dessins de chantier. Afin qu'ils soient en état de prendre les mesures pour sauvegarder l'ouvrier contre les accidents, il est nécessaire de faire l'étude des échafaudages ; ils ne peuvent pas ignorer leur responsabilité, leurs droits et leurs devoirs; c'est pourquoi il faut leur enseigner les prescriptions légales qui régissent la bâtisse.
Les cours ne sont pas ce que, dans la plus infime de nos écoles de dessin, on appelle une classe d'architecture, quelque étonnant que cela puisse nous paraître; même après les quatre semestres d'études du jour, sérieuses et continues, on juge au-dessus de la portée des élèves de leur faire composer en une vaste synthèse les connaissances acquises. Si l'épreuve finale prescrit un projet, ce projet est choisi de telle façon que tous les détails qui le composent aient été étudiés au préalable; alors même, dans la disposition des détails, on remarque encore que la routine du métier et la vue d'ensemble font défaut. Aussi les prescriptions ministérielles au sujet de la cote à attribuer aux travaux spécifient-elles que le projet ne doit pas être jugé comme un tout dans son ensemble technique, mais qu'en premier lieu le jury doit porter son attention sur la construction, ensuite sur le plan et en dernier lieu sur la façade. Ces instructions ministérielles déterminent exactement la tendance à imprimer aux études. Rien ne peut faire dévier l'école de la ligne ainsi tracée.
La situation de nos écoles ne se présente pas avec autant de netteté. La population scolaire attirée par l'indécision des programmes dans les classes d'architecture de nos académies et écoles de dessin est de deux espèces : il y a des ouvriers et des ai)prentis exerçant réellement une profession dans l'industrie du bâtiment; en outre, il y a un nombre toujours considérable d'élèves qui étudient l'architecture, ou bien par pur dilettantisme, ou bien qui se destinent à la carrière d'architecte et qui y viennent avant tout puiser la culture artistique, la partie évidemment la plus noble du métier
C'est à ces derniers que le programme, le matériel de l'enseignement et son esprit sont adaptés ; c'est assez dire que le niveau des études de ces écoles est trop élevé pour les artisans, que le programme ne tient aucun compte de leur degré d'instruction rudi-
mentaire et du but particulier qu'ils poursuivent : acquérir ce qui leur manque pour former des ouvriers d'élite. L'enseignement de l'architecture, qui applique des principes si élevés et si divergents, nécessite de la part des élèves, pour être suivi avec succès, des connaissances très vastes et une maturité d'esprit qu'on ne trouve pas chez la moyenne des ouvriers : ceux-ci ne sauraient jamais, pendant le peu de temps dont ils disposent, acquérir le savoir nécessaire pour combiner des ensembles, pour composer enfin, car on ne peut considérer comme un travail de composition ces jeux architectoniques qui consistent à mettre ensemble des colonnes, des arcades, des entablements, lorsque celui qui s'y livre ne possède pas les connaissances de la construction et la subtilité de sentiment pour le faire avec discernement et avec goût.
C'est pourquoi le caractère de ces écoles ne convient guère aux ouvriers; ceux-ci viennent y entraver la marche normale des études et abaisser le niveau de l'enseignement des architectes. Les cours pour les métiers du bâtiment, spécialement destinés à former des artisans, devraient exister isolément, autant que possible en dehors de l'influence de l'académie, afin que l'ouvrier ne soit pas sollicité par les cours brillants d'architecture et puisse s'attacher à des études bien appropriées à la profession qu'il exerce.
Cette fascination du cours d'architecture est réelle.
Même dans les écoles de dessin bien organisées pour l'enseignement des métiers, on rencontre des ouvriers qui s'y sont fait inscrire avec l'idée de pouvoir se livrer à l'étude des façades, qui est pour eux le swnmum de l'art du constructeur : ils révent de châteaux, d'hôtels de ville, de musées, de bourses, de gares à dessiner, et le professeur a parfois toute la peine du monde à les faire revenir de cette vanité si peu justifiée.