L'École et le Musée
Le Musée de Flensbourg (ville de 10,000 habitants) possède surtout un grand nombre de meubles recueillis dans les campagnes et dans les villes de rextrôme nord de l'Allemagne, où le travail du bois a toujours été pratiqué avec succès dans un goût particulier en dehors des grands courants esthétiques. L'étude attentive de ces meubles est très instructive; rien de plus éloquent que les ouvrages des menuisiers et des sculpteurs des temps passés : chacun d'eux renferme une leçon, réserve une surprise, soit au point de vue technique, soit au point de vue de la décoration. Dans ces meubles, les élèves retrouvent l'ornement sous toutes ses formes, depuis les simples figures géométriques (polygone, cercle) et leurs combinaisons en rosettes, en rosaces, en entrelacs aux inflections gracieuses, jusqu'aux arabesques animées de grotesques déconcertants : tous ces éléments décoratifs mis en œuvre par des menuisiers de goût forment un ensemble dans lequel s'harmonisent la ligne géométrique, la fleur, l'animal, la figure humaine. Celte ornementation reflète en sa conception naïve l'âme sincère des artisans du moyen âge; son étude ne violente pas le sentiment personnel des élèves; elle les charme, au contraire, parce qu'ils y trouvent exprimé d'une manière expressive le caractère de leur race.
Les modèles empruntés au Musée ne constituent pas seulement des objets de choix pour l'étude ornementale; ils attirent l'attention des élèves sur l'exécution technique et orientent leur esprit vers le travail manuel. Les élèves ont constamment sous les yeux les formes dans leur liaison intime avec les matériaux, et l'étude simultanée de ces deux faces du travail du bois les exerce à concevoir la forme d'après la fonction et les matériaux employés, qualité qui caractérise les travaux remarquables des meilleures époques.
Pour montrer la relation des études ornementales et de la technique, suivons l'élève dans le tracé d'un détail de meuble : tablette de bahut, supportée par une console, soutenue elle-même par une
colonnetle. La fonction de cet élément est analysée sur le meuble en nature. Il résulte de cet examen que la colonnette n'est pas un pur hors-d'œuvre décoratif; sans même supporter, elle sert de contrefart au bâtis ; elle permet de donner à la tablette une forte saillie ; en un mot, ce détail est approprié à la fonction à laquelle il devait répondre dans l'entablement
Éclairé par ces explications, Télève fait le lever du détail en question et le dessine à l'échelle 1/4 ou 1/3, non seulement dans sa forme pittoresque, mais dans sa structure-élévation de face, et de profil avec coupe. Une teinte est appliquée pour accentuer le relief et pour mieux marquer le mouvement des ornements.
Si l'on vise à former des artistes industriels, c'est-à-dire des dessinateurs spécialement chargés de concevoir des formes, une étude plus large du dessin et du modelage s'impose et il serait nuisible d'entraver la libre expansion du tempérament par des considérations de procédés techniques ou de matériaux : tel est le système de nos écoles de dessin ; mais, appliqué à des écoles destinées aux ouvriers, il manque son but, parce qu'il vise au delà de leur sphère et ne compense pas la peine qu'ils se donnent en consacrant une partie de leurs soirées d'hiver à l'étude de leur métier.
Pour ramener les études de la menuiserie et de l'ébénisterie d'art dans la sphère du travail manuel, il est nécessaire de mettre sous les yeux des élèves des œuvres complétés en nature, conçues et exécutées d'après les règles de la profession et empruntées tout à la fois aux différentes époques et aux différents pays, afin que l'élève puisse acquérir par l'étude une technique parfaite et la souplesse de talent nécessaire pour exprimer son sentiment et ses idées sous une forme personnelle. Un musée du travail rattaché à l'école et alimenté par les musées royaux et communaux rendrait d'immenses services à l'éducation professionnelle et esthétique de nos artisans.
17. — Le dessin géométrique. — Les projections. Le tracé des ombres.
Afin de permettre au menuisier d'exercer son art dans toute sa plénitude, il faut lui donner des connaissances assez étendues de géométrie descriptive ; les plafonds à caissons, les pendentifs et culs-de-lampe, les stalles et chaires de vérité, qui nous sont restés
du moyen âge, supposent une science approfondie du tracé descriptif. Nul pays plus que TAllemagne ne cherche à établir une méthodologie sévère pour renseignement des sciences professionnelles. Les nombreux ouvrages de projections et de géométrie descriptive appliquée, employés dans les écoles, se caractérisent par ce fait que les exercices forment la synthèse même de tracés professionnels et sont condensés en une série de modèles résumant les difficultés fondamentales des projections et des pénétrations. Le principe et l'application marchent de front. La pénétration d'un cône et d'un parallélipipède devient, par exemple, la pénétration d'une rosace et d'une baguette.
La perspective est enseignée pratiquement sur une série de modèles; elle n'est pas considérée comme une science de spécialistes, mais comme un élément d'éducation. Le grand but est d'apprendre à ce voir dans l'espace w, à initier les élèves à la reproduction pittoresque des objets du métier. La perspective comme le tracé des ombres procèdent des projections; les principes fondamentaux sont expliqués et tracés d'après des modèles géométriques réguliers et irréguliers, d'après des fragments de meubles, etc. Les cours ne cherchent pas à résoudre par des tracés les cas exceptionnels et difficiles; ils se bornent à donner aux élèves le moyen de placer rapidement et sûrement un corps régulier, un fragment de meuble ou un meuble dans son effet lumineux. Les principes étant bien acquis, le professeur simplifie les tracés qui délimitent les plans d'ombre et de lumière, et parvient, par l'exercice, à faire esquisser exactement l'aspect pittoresque et lumineux du meuble sans le secours de procédés et de tracés scientifiques. Ces cours de perspective et de tracé des ombres ne constituent qu'un complément de l'éducation professionnelle et, pour ce motif, n'ont qu'une place secondaire dans les études; ils répondent néanmoins à un réel besoin : l'homme de métier doit pouvoir donner rapidement au client une idée de l'aspect du meuble et de son effet pittoresque.