‹ Étude sur les embolies de l'aorte abdominaleChapitre 34 sur 35 · OBSERVATION XXV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXV

Due à l’obligeance de M. le médecin-major Lemoine.

Le nommé L..., 25 ans, soldat au 3° hussards, entre à l’hôpital militaire d’instruction Desgenettes, le 22 mai 1889, se plaignant de douleurs vives dans la jambe gauche. et surtout au niveau du pied.

‘ Antécédents héréditaires. — Père mort subitement à 75 ans, d’uue attaque d’apoplexie. Mère rhumatisante. Un frère bien portant.

Antécédents personnels. — Avant son entrée au régiment, L.., n'avait jamais été malade. À 11 ans, cependant, il s'était fait une brûlure à la région occipitale, brûlure dont la cicatrice se voit encore en cette région. Depuis son entrée au service, cet homme a été atteint, dans l’espace de quarante-deux mois, d’une scarlatine et de deux érysipèles de la face.

- Le 15 janvier dernier, blennorragie, qui guérit en trois semaines.

- Un mois après, apparaissait un chancre induré à la verge, chancre qui fut bientôt suivi d’une éruption caractéristique, qui existe encore aujourd’hui. L... ne s’est jamais fait porter malade pour cette cause, et s’est fait soigner en ville, par un pharmacien qui lui a administré du mercure, traitement qui a produit une stomatite intense, dont il souffre encore.

Depuis la fin du mois d’avril dernier, L... présentait de l’essouflement à la suite des marches ou des exercices, puis un point de côté, au-dessous du mamelon Seauene, et de la toux.

Enfin, pendant la nuit quia Drécade son entrée à l'hôpital, il a été pris brusquement de douleurs vives dans le membre inférieur gauche, et principalement dans le pied, douleurs s’accompagnant d'élancements.

Le 22 mai au matin, le malade présente les symptômes suivants : |

Le corps est couvert d’une éruption de roséole syphilitique marquée surtout aux deux membres inférieurs. Un violent point de côté, siégeant au niveau de l’hypochondre gauche, l'empêche de respirer. Ce point de côté, dit-il, a précédé de quelques heures les phénomènes douloureux qu’il accuse dans les deux membres inférieurs, mais principalement à gauche. Ces douleurs arrachent des cris au malade. On remarque en même temps, une parésie marquée des deux membres inférieurs, surtout à gauche. Cette parésie affecte surtout les muscles extenseurs des pieds. Ceux-ci, en effet, sont dans l’adduction et légèrement fléchis, et présentent l’aspect d’un pied bot varus. Il peut à peine les relever. Les fléchisseurs du pied et de la jambe semblent, au contraire, tout à fait indemnes.

: On note de plus, un certain degré d’anesthésie cutanée au niveau de la jambe gauche. Les sensations du froid et de la chaleur sont conservées.

| Pas de gonflements des membres.

La coloration des téguments n’est point changée, elle est plutôt plus pâle que normalement.

Outre ces phénomènes du côté des membres ae le malade vomitcontinuellementetne peut rien garder. La langue ne présente pointd’enduitblanchâtre. Les gencivessontgonfiées et présententencore un certain degré de stomatite mercurielle; mais le malade ne souffre pas de cecôté. Pas d’autres phénomènes du côté du tube digestif. $

La toux est fréquente, et le malade expectore des crachats sanguinolents, rouillés, semblables à ceux de la pneumonie,

L'examen du thorax révèle de la submatité, un peu de souffle, et des râles sous-crépitants à la base gauche, avec augmentation des vibrations thoraciques; quelques râles sous-crépitants à la base droite. On note aussi une voussure marquée de la région précordiale, mais pas d'augmentation de la matité, à ce niveau. Rien à la palpation.

À l’auscultation, les battements du cœur, à la pointe, sont forts, bien rythmés. Le premier bruit a un timbre métallique. On n’y constate aucun bruit anormal, pas plus qu’à la base.

La pointe bat dans le sixième espace intercostal, ei un peu en dedans du mamelon.

. Le pouls est faible, dépressible.

Température, hier soir, 38. Ce matin, 375,

. Pas de paralysie de la vessie, ni du sphincter anal.

Pas de troubles oculaires.

8 ventouses scarifiées à la jambe gauche. Ipéca. Potion avec chloral, 2 gr.

24 mai. — Vomissements continuels depuis hier. Insomnie causée par les douleurs dans les membres inférieurs, qui sont le siège de fourmillements, et surtout d'élancements con- . tinuels. C’est toujours la jambe gauche qui est la plus dou-. loureuse.

De plus, on remarque un refroidissement notable des jambes, jusqu’au niveau de la partie inférieure de la cuisse. . Les membres supérieurs, indemnes jusque-là, sont le siège de quelques crampes, ayant le même caractère que les douleurs ressenties dans les membres inférieurs, mais d’une intensité beaucoup moindre. Le malade lui-même, s’en plaint à peine.

Les battements du cœur sont toujours forts et réguliers, tandis que le pouls est excessivement faible.

On ne sent plus de battements dans la pédieuse et dans la tibiale postérieure.

Le malade se plaint, en outre, de coliques. Il va, depuis ce matin, sans cesse à la selle, et ne rend que quelques glaires à chaque fois, glaires non sanguinolentes ; mais le ténesme, la fréquence des selles, font penser à la dysenterie.

Mèêmes prescriptions qu’hier et de plus iodure de potassium, 2 gr. f - 25 mai, — Même état qu’hier.

Température : 33° 8 hier soir, 36° 5 ce matin.

26 mai. — Même état qu’hier. Le malade est dans une prostration complète,

Même traitement. Injections d’éther.

Température : 38 hier soir, 37° 2 ce matin.

27 mai. — Les signes de ces derniers jours se sont accentués. Le malade qui souffre horriblement veut constamment se lever. Les membres inférieurs sont froids dans toute leur hauteur et sont le siège de douleurs de plus en plus intenses. Les membres supérieurs sont également le siège d’un léger refroidissement.

Dyspnée considérable que n’explique point l'examen de l’appareil respiratoire dont les signes observés restent les mêmes qu’au premier jour.

Les urines sont fortement albumineuses.

Le cœur ne bat plus aussi vigoureusement. On sent à peine le pouls. La matité précordiale reste normale.

Température : 38 2 hier soir, 36° 2 ce matin.

28 mai. — La nuit a été très agitée.

Mêmes signes qu'hier du côté des membres inférieurs qui sont en outre le siège d’une teinte ecchymotique dans les parties déclives. Marbrures, pieds insensibles.

Les membres supérieurs qui ne sont presque pas douloureux, présentent cependant aussi du refroidissement.

Mêmes signes du côté des poumons, cependant crachats gris, sanguinolents, d’odeur gangréneuse.

On entend à peine les battements du cœur. Bruit de galop au premier temps à la pointe. Affaiblissement au 2e temps.

Du côté du tube digestif, on note la continuation des vomis-

ro

sements et la fréquence en même temps que le peu d’abondance des selles qui consistent toujours en mucosités non sanguinolentes. Langue sèche, brune.

Urines fortement albumineuses.

Potion antipyrine, 8 gr. Banyuls. Injections d’héter,

Décès dans le coma à 6 heures du soir.

Autospie faite douze heures après la mort. Le cadavre n’a pas la raideur cadavérique. Tissus blancs.

A l’ouverture de la cavité thoracique, on remarque que le péricarde a pris un développement anormal dépassant en-dedans le sternum. Il semble être rempli non seulement par de la sérosité, mais encore et surtout par une masse dure quier occupe presque toute la cavité et qui n’est autre que le cœur. La surface péricardique porte en outre une ecchymose (véritable hémorragie interstitielle), noire au centre dont la coloration va en s’éteignant sur les bords, large comme une pièce de 5 francs. Cette ecchymose correspond au troisième espace intercostal.

Pas de lame pulmonaire recouvrant la surface précordiale. À l’ouverture du péricarde on constate, épanché dans sa cavité, la valeur de 1/2 verre ordinaire de sang.

La cavité est en effet remplie en entier par le cœur.

Cœur.— La surface antérieure du cœur, considéréé, in situ, présente un développement anormal de son système vasculaire. On remarque en outre des traînées fibreuses, épaisses, accompagnant la plupart des vaisseaux. De plus, un piqueté hémorragique (purpura) s’observe à la base de l’aorte, de l’artère pulmonaire et du sillon auriculo-ventriculaire. C’est la cavité droite surtout qui semble la plus développée. Après enlèvement du cœur, on peut constater tout d’abord que ces cavités sont remplies de sang et de caillots cruoriques, mous, qui s’écoulent par les différents orifices. Poids du cœur : 890 gr.

A l'ouverture du cœur, on peut voir les cavités ventriculaires remplies également de caillots dont aucun ne semble organisé, Cependant on en trouve un de la grosseur d'une

aveline pris entre et derrière les piliers de la valvule mitrale et qu’on à peine à arracher.

Ce caillot est du reste rouge, mais cependant présente une consistance plus ferme que les autres.

Pas d'insuffisance aortique ou pulmonaire. Les valvules sigmoïdes sont saines. La valvule mitrale admet à peine deux doigts, tandis que la valvule tricuspide admet largement trois doigts. Quelques épaississements sur les deux valvules auriculo-ventriculaires et une petite végétation de la grosseur d’un grain de chenevis sur la valvule mitrale.

Le muscle cardiaque est très épaissi: La coupe ne présente rien d’anormal. UE

Vaisseaux. — L'examen de l’aorte fait voir quelques plaques d’athérome au niveau de la crosse de l’aorte. Rien d’anormal à l’ouverture de l’acrte thoracique. L’aorte abdominale ne présente rien d’anormal jusqu’à quelques centimètres au-dessus de son extrémité inférieure, Pas de caillots, d’embolus dans les artères rénales.

A un centimètre et demi environ au-dessus de la bifurcation des deux iliaques, on sent, à travers la tunique artérielle, une masse indurée, et à l’ouverture du vaisseau, il est permis de voir un caillot remplissant toute la lumière de l'extrémité inférieure de l’aorte et se poursuivant loin dans l’artêre iliaque gauche. On retrouve d’ailleurs, le vaisseau obturé également à l'artère fémorale jusqu’à l'extrémité inférieure du triangle de Scarpa. La tibiale postérieure de ce côté est vide.

Dans liliaque droite, le caillot obture également la lumière du vaisseau, mais dans un trajet de un à deux centimètres seulement.

Dans l’aorte, le caillot remonte à un ou deux centimètres dans ce vaisseau. La partie la plus épaissie se trouve au niveau de l'éperon formé par la réunion des deux iliaques. Ce caillot est rouge-blanchâtre, dur, n’adhère pas à la tunique endothéliale qui l'enveloppe. Celle-ci, du reste, ne présente aucune trace d’inflammation, aucune ulcération, aucune plaque athéromateuse, Cependant, en un point situé sur le côté externe

de l’iliaque gauche, au niveau à peu près et en regard de léperon vasculaire, on remarque une petite plaque rosée ayant seulement deux ou trois millimètres {de diamètre, et présentant une coloration rouge, tranchant sur la couleur du tissu environnant. Le caillot n’était pas plus adhérent à cet endroit qu'ailleurs. Cette plaque ne disparaît pas par le lavage.

La sous-clavière des deux côtés, les axillaires et les humérales ont été ouvertes, sans qu’il ait été possible d’y déceler l'existence d’un caillot.

Les tissus, dans ces différentes opérations, présentent une anémie profonde. L'ouverture d’une veine ne donne pas une grande quantité de sang.

Poumons. — Les poumons présentent leur volume normal Ils sont remarquables par la pigmentation des espaces interlobulaires et par un grand nombre de plaques emphysémateuses développées surtout au niveau du bord antérieur et du bord inférieur.

Le poumon droit présente quelques adhérences légères au sommet,

Le poumon gauche présente à la coupe et à la partie moyenne quelques novaux rougeâtres, mais ces parties crépitent sous le doigt et ne tombent pas au fond de l’eau.

Infarctus de la grosseur d’une amande au bord inférieur du poumon gauche. A la coupe, le poumon ne laisse pas écouler de sang. Pas de tubercules.

Foie, 1800 gr. Dur. Pas d’épaississement de la capsule. La coupe présente un aspect jaunâtre. Lobules assez bien délimités. Rien autre d’anormal.

Rate. — Volume normal, Deux infarctus anciens, de la grosseur d’une grosse noix chacun.

Reins. — Le rein gauche présente un notable épaississement de la capsule. Celle :ci est adhérente au point qu’on ne peut la détacher. Tout le pourtour de la substance corticale, vu à travers la capsule, présente un aspect jaunâtre.

A la coupe on remarque, occupant la partie superficielle de presque toute la substance corticale ets’enfonçant en coin

dans celle-ci, des blocsjaunâtres, durs, semblant formés par la réunion d’un grand nombre d’infarctus. Pas de points ramollis. Pas de nodules dans le reste de la substance rénale.

Le rein droit, dont la capsule est normale, présente à sa surface une petite dépression cicatricielle. La capsule estadhérente seulement à ce niveau A la coupe, on observe seulement à ce niveau et se continuant à travers le tissu cicatritiel, un nodule jaunâtre de même consistance que les masses trouvées dans le rein gauche, mais ne présentant pas la forme en coin signalée plus haut. Ce nodule est au contraire arrondi, ressemblant à un tubercule cru.

Le reste de la substance rénale paraît sain.

Intestins. — Rien à signaler.

Cerveau. — Exsangue, ne présentant rien de particulier à signaler, |

Moelle. — À l'ouverture du canal rachidien, rien d’anormal. Les méninges rachidiennes ne présentent point d’adhérences. Pas de congestion. La moelle semble normale.

Téguments. — Sont recouverts de taches bronzées qui existaient pendant la vie, Eruption d'origine syphilitique.

Page 1