LIVRE SECOND
CHAPiTUE vrr[.
DE l'affection DES PERES AUX ENFANTS.
S'il vaquelqui- lov \iayeiiieat iialurello, c'est à dire
quelque instinct qui se veoye universellement et perpétuellement empreint aux bestes et en nous (ce qui n'est pas sans controverse), ie puis dire, à mon advis, qu'aprcz le soiny que chasque animal a de sa conservation et de fuyr ce qui nuit, l'affection que l'ençendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce renj^. Et parce que nature semble nous l'avoir recommendee, regardant à cstendre et faire aller avant les pièces successives de cette sienne machine, ce n'est pas merveille, si, à reculons, des enfants aux pères, elle n'est pas si grande : ioinct cette aultre considération aristotélique, que celuy qui bien faict à quelqu'un l'aime mieulx, qu'il n'en est aimé; et celuv à qui il est deu aime mieulx, que celuy qui doibt
Dans cette considération aristolëlique se trouve l'idée de l'une des plus jolies comédies de notre temps, le Voyage de M. Perrichon : « Retenez bien » ceci, dit l'un des personnages de la pièce à son » ami, les hommes ne s'attachent point à nous en » raison des services cpie nous lein* rendons, mais » en raison de ceux qu'ils nous rendent. » Et cependant il est bien possible que l'auteur du Voyage de M. Perrichon n'ait pris l'idée de sa pièce ni dans
les Es.sais de Montaigne ni dans la Morale d'Aristote, et qu'il lùL lui-même tout siirj)!is de l'y ll•ou^el•. Cela arrive tous lesjours, paiticnlièrement au ihëàtre, on les idées générales sont les seuh's qu'on puisse traiter avec succès. Or les idées générales sont du domaijie commun. Le grand art, celui de Molière, est de dire mieux que LouL le monde ce que tout le monde pense.
Montaigne désire que tout en )ious prêtant un peu à la simple aiicloriié de nature, nous ne nous laissions pas tyranniser par elle :
le ne puis reccvoic ci'Itc p;ission de qiioy on ein-
hiHsse les enfants ;i peine ciuon' uays, n'ayants ny inouvciiienl en l'aine, uv (oiiiie recognoissable an corps, par f)ii ils se puissent reiuiic aiieabjes, et ne les ay pas soiiffeit volontiers nourrii' prez de iiiov. Vnc viaye aflectioii et bien réglée debvioil naistre et s'augmenter avec<jues la coguoissance (|n'ils nous donnenl d'enlx; et lors, s'ils le valent, la propension natunlle Jiiarchant quand et quand la r.usou, les chérir d'inie amitié vrayenient paternelle : et eu iugcr de luesiiie, s'ils sont aultres : nous rendants (<>nsi()ursa la raison, nonobstant la lorce ualiiiclle.
C'est trop raisonner. Faut-il dcnic attendre pour aimer ses enl'ants? EsL-il donc nécessaire de soumettre à l'examen de la fioide raison les expansions i)lus ou moins liali\es de 1 alTeelion paternelle? J^e