‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 106 sur 250 · LIVRE SECOND. IS · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. IS

Teii ay voii <|iielqiriin , dinjucl la iciiiios.se avoit eslé tresimperieuse; quand c'est venu sur l'aaye, quoyqu'il le passe sainement ce qui se [x'iill, il Trappe, il mord, il iure, le plus teinpestatif maistre de France; il se ron^je de soinj; et de vigilance. Tout cela n'est qu'un bastela^je, auquel la famille mosnie complotic : du f;i(Miier, du cellier, voiii; et de sa bource, d'aullrcs ouf la meilleure part de l'usage, ce pendant (pi'il en a les clefs en sa gibbeciere, j)lu.s clicrement que ses yeulx. Cependant qu'il se contente de l'espargne et chiclieté de sa table, lout est en desbauche eu diveis reduicts de sa maison, en ieu, et en despense, et en l'entretien des contes de sa vaine cholere et pourvoyance. C.liasoun est en sentinelle contre luy. Si, par fortune, (|nelque chestif serviteur s'v addonue ', soubdain il luv est mis en souspcçou , qualité à laf]uelle la vieillesse mord si volontiers de soy mesme. Ouautes fois s'est il vanté à mov de la bride qu'il donnoit aux siens, et exacte obéissance et révérence qu'il en recevoit ; combien il veoyoit clair eu ses affaires!

Illc solus nescil (niiiiia -.

le ne sçache bomme qui peiist apporter plus de parties, et naturelles et acquises, propres à conserver la inaistrisc, qu'il faict, et si en est desclieu comme un enfant : partant l'ay ie choisy, parmy plusienis telles conditions queiecognois, comme plus exemplaire. Ce seroit matière à une question scholastique, « s'il est ainsi mieulx, ou aultrement. » En présence, toutes choses luy cèdent; et laisse Ion ce vain cours à son auctorité, qu'on ne luy résiste iamais. On le croit, on le craint, on le respecte, tout son

1 S'attache à lui.

- Il ignore, seul, toiil ce qu'on a fait clicz lui. TÉhenck.

saoul. Donne il congé à un valel? il plie son paquet, le voylà partv; mais hors de devant luv seulement : les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troublés, qu'il vivra et fera son officeen mesme maison, un an, sansestreapperceu. Et quand la saison en est, on faict venir des lettres loinotaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesses de mieulx faire : par où on le remet en {^race. Monsieur faict il quelque marché ou quel(|ue despesche qui desplaise? on la su])prime, forgeant tantost aprez assez de causes pour excuser la faiilte d'exécution ou de response. ^l'ulles lettres estrangieres ne luv estants premièrement apportées, il ne \eoid que celles qui semblent commodes à sa science. Si, par cas d'adventure, il les saisit, avant en coustume de se reposer sur certain(^ personne de les lii\' lire, on v treuve sur le champ ce ({u'on veult : et faict on, à tonts coups, (pie tel luy demande pardon, quil'iniurie par sa lettre. 11 ne veoid enfin ses affaires que par une image disposée et desseignee et satisfactoire le plus qu'on peult, pour n'es- \eiller son chagrin et son courroux. Tay veu , soubs des figures différentes, assez d'œconomies longues, constantes, de tout pareil effect.

Feu monsieur le mareschal de Montluc ayant perdu son (ils, qui mourut en lisle de Madères, brave gentilhomme, à la vérité, et de grande espérance, me faisoit fort valoir, entre ses aultres regrets, le desplaisir et crevecœur qu'il sentoit, de ne s'estre iamais communiqué à luy; et, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoii- |)erdu la commodité de gouster et bien cognoistre son fils, et aussi de luv déclarer l'extrême amiîié qu'il luv portoit, et le digne iugement (|u"il faisoit de sa vertu. « Et ce pau- )' vre garson , disoit il. n'a rien veu de uio\ qu'une con-

Il V i;e SF.noM). lO

)' tenancc renfronjjiiee et pleine de luespris; et a emporté » cette créance, que ie n'ay sçeii iiv l'aimer nv l'estimer » selon son mérite. A qui (fardois ie à descou\ rir cette sin- » ffuliere affection que ie luv portois dansmon ame?estoit »» ce pas luv f|ui en dubvoit avoir tout le plaisir et tonte » l'obligation? le nie suis contrainct et {jehenné pour inain- » tenir ce \ain masque; et y ay perdu le plaisir de sa con- » versalion.etsa volonté quand et quand, qu'il ne me peult » avoir portée aulti-e que bien froide, n'avant iamaisrcceu » de mov que rudesse, uv senty qu'une façon tyranni- » que. » le treuve que cette plaincte estoit bien prinse et raisonnable : car, comme ie sçais par une trop certaine expérience, il n'est aulcune si douke consolation en la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de n'avoir rien oublié à leur dire, et d'avoir eu avecques enlx une parfaicte et entière communication.

« Je ne puis lire qu'avec les larmes aux yeux, a » dit madame de Sévigné, ce que le maréchal de » Montluc dit du rej^ret qu'il a de ne s'étire pas com- » muniqué à son fils, et de lui avoir laissé ignorer la w tendresse qu'il avoit pour lui. »

A propos de testament, Montaigne pense que pour /a plus saine distribution de nos biens, le mieux est de se conformer à l'usage, et de ne pas donner dans les exceptions :

Les loix y ont mieulx pensé que nous; et vault mieulx les laisser faillir en leur eslection , que de nous bazarder de faillir témérairement en la nostre.

Le plaisant dialogue du législateur de Platon avecques ses citoyens fera honneur à te passajje. a Comment doncu ques, disent ils, sentants leui- lin prochaine, ne pourrons nous point disposer de ce (|ui est à nous à qui il nous plaira? G dieux! quelle cruauté, qu'il ne nous soil loisible, selon que les nostres nous auront servi en nos maladies, en nostre vieillesse, en nos affaires, de leni' donner plus et moins, selon nos fantasies! » A quoy le h'cislaleni' lespond en cette manière : u Mes amis, qui avez sans donltte bienlost à iiuxirir, il esl mala\sé et (|iie nous vous co{;noissiez, et (|ue vous co[jnoissiez ce qui est à \(tiis, sn\vant l'inscription delphique. Moi, qui foys les loix, liens que nv vous n'estes à vous, nv n'est à vous ce qne vons ionïssez. VA vos biens et vous estes à vostre famille, tant passée f|ue future; mais encores plus sont au |)id)lic([ne el voslie famille et vos biens. Parquov, de peur (|ue (pu'bpie llatteuren vostre vieillesse ou en \ostre maladie, on quelque passion , \ous solicite mal à pi'opos de faire testament ininsie , ie vons en garderay : mais, ayant respect e( à l'interest nni\('rsi'l de la cilé et à celuv de vostre maison, i'establiray des loix, et ferav sentir, comme de laison , (jue la commodité particulieic doibt céder à la commune. vVllez vous en ioyeusement où la nécessité humaine vous appelh'. C'est à mov, qui ne regaide pas run(^ chose plus que l'autn^, <pii, autant (pie ie puis, lue soigne du gênerai, d'avoir soucv de ce que vous laissez. »

Voilà un excellent morceau sur l'une des (jueslious les plus iui])()rtiintes d'une honne ('conomie sociale, le droit de tester plus ou moins librement. Il lue i^araît juste que nous ne soyons pas les maîtres

Page 1