LIVRE SECOND
CIIAPITRi: [X.
UKS .MIMES DES PARTIIES.
La première page de ce cliapitre est un petit tableau de bataille bien ])eint et d'un bon mouvement. Il nous fait voir un corps d'armée en campagne au temps de Montaigne :
C'est une façon vicieuse de la noblesse de nostrc temps, et pleine do mollesse, de ne prendre les armes que sur le poinct d'une extrême nécessité, et s'en descharfjcr aussi (ost qu'il V a tant soit peu d'apparence que le dau^jier soit esloingué : d'où il survient plusieurs desordres; car, cliascuu criant et courant à ses armes sur le poinct de la charge, les uns sont à lacer encores leur cuirasse, que leurs compaiguons sont dosia rompus. Nos pères donnoient leur salade, leur lance et leurs gantelets à porter, et n'abandonnoieut le reste de leur équipage tant que la courvee dnroit. JNos troupes sont à cette heure toutes troublées et clifFormees par la confusion du bagage et des valets, qui ne peuvent esloingner leurs uiaistres à cause de leurs armes.
A propos des Parthes, Montaigne nous dit, d'après Ammien Marceliin, qu'ils avaient des armures tissues en petites plumes qui n'empêchaient pas le mouvement du corps, et qui « estaient si fortes, que les dards
11 reiaillissoicnt , reliants à les lieiirter. " L'armure en plumes me j)araît être une tradition perdue, et voi!;». I)ieii lou{^;temps (jue pour cet emploi, ii tort ou ii raison , le fer a ét(' préféré. Il faut croire (jue les Partlies ont dis])aru sans laisser leur secret.
CÎIAPITIÎi: X
DKS l.lNl'.KS.
•C l)ans (■«,' cliapiire , Montaigne se nuintrc, sui\anl ['('xpression {\v M. Villemain, le (;rand cii!i(pie du seizième siècle. Ses nomhieuses citations nous oui déjà fait connaîlre cpiels sont ses auteurs !a\<iiis, iMalon, ^ ir;;ile, Horace, Térence, iMiue, Scnecpie, et surtout Piularcpie./^îais ici en nous parlant de ses lectures, il lait une sorte de conlérence littéraire à laquelle il donne tout le cliaime d'une admirable causerie>-Son ju(>ement fin et délicat apprécie les œuvres d'un cerlain nombre d'auteurs anciens et modernes à cette éjxxjue.el pour' urr ami des lettres il est peu decbapilres liaris les hssais aussi inic'ressants (pie celui-ci. lia plus de vinMtpa;;es, et je n en cil(;iai certainement j)as tout ce que je voudrais.
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le ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par nu liouneste amusement : ou si i'estudie, ie n'y cherche que la science qui traicte de la cognoissance de moy mesme, et qui m'instruise à bien mourir et à hien vivre... Les difficullez, si i'en rencontre en lisant, ie n'eu ronge pas mes ongles; ie les laisse là, aprez leur avoir laid une charge ou deux. Si ie m'y plantois, ie m'y perdrois, (!t le temps; car i'ay un esprit primsaultier; ce que icf ne veois de la première charge, ie le veois moins en m'y obstinant. le ne fovs rien sans gaveté; et la continuation et contention trop ferme esbiouït mon iugement, l'attriste et le lasse. Ma veue s'y confond et s'y dissipe; il fault que ie la retire, et que ie l'y remette à secousses : tout ainsi que pour iuger du lustre de l'escarlatte, on nous ordonne de passer les yeulx par dessus, eu la parcourant à diverses veues, soubdaines reprinses, et réitérées. Si ce livre me fasche, i'en prends un aultre; et ne m'y addonne qu'aux heures où Tennuy de rien faire commence à me saisir. le ne me prends gueres aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus
roides
Entre les livres simplement plaisants, ie treuve, des modernes, le Decameron de Boccace, Rabelais, et les Baisers de lehan Second, s'il les fault loger soubs ce lillrc, dignes qu'on s'y amuse. Quant aux Amadis, et telles sortes d'escripts, ils n'ont pas eu le crédit d'arrester seulement mon enfance. le diray encores cecy, ou hardiment, ou témérairement, que cette vieille ame poisante ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au bon Ovide : sa facilité et ses inventions, ([ui m'ont ravi aultrefois, à peine m'entretiennent elles à cette heure
198 ETtTDE SUR LES ESSAIS DE MONTAIGNE.
Il m'a tousiours semblé qu'en la poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de bien loing le premier reng; et signamment Virgile en ses Georgiques, que i'estime le plus accomply ouvra(;e de la poésie : à com- [jaraison duquel on peult recognoistre avseement qu'il y a des endroicts de l'Aencidc ausquels l'aucteur eust donné encores quelque tour de pigne, s'il en eust eu loisir; et le cin(|uiesnie livre en l'Aeneïde me semble le plus parfaict. l'aime aussi Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stvle, que pour sa valeur propre et vérité de ses opinif)ns et iugements. Quant au bon Terence, la mignardise et les grâces du langage latin, ie le treuve admirable à représenter au vif les mouvements de l'ame et la condition de nos mœurs; à toute heure nos actions me reiectent à Inv : ie ne le puis lire si souvent, que ie n'y treuve quelque beauté et grâce nouvelle
Montaigne admire « la perpotuelle doulceur et heaiitd
Ihurissante » des épigramnies de CatulU; plus que
a tous les aiguillons de (juay Martial aiguise la queue
» (les siens. » Puis il ai^ive à Plutarque et à .Senèque,
{|ui lui ont appris à <> venger ses opinions et con-
(litinus. »
Ils ont touts deux cette notable commodité pour mon bumeur, que la science que i'y cherche y est Iraictee à pièces descousues, cpii ne demand(Mit pas l'obligation d'un long travail, de quov ie suis incapable : ainsi sont les opuscules de l^lutar(|ue, et les epistres de Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs escripts et la plus prou- Utable