‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 11 sur 250 · DES MENTEURS · texte numérisé non relu

DES MENTEURS

Montai(jne commence par se plaindre de n'avoir pas de mémoire. Plus loin, dans le livre troisième, il s'en plaint encore, et ajoute quàfaiilte de mémoire naturelle, il s'en Jorge de papier. Il s'en console en faisant cette remarque, (juc les mémoires excellentes se ioijjuent volontiers aux iugements débiles.

Cette remarque est-elle juste? Je ne le crois pas, quoiqu'il me semble téméraire de n'être pas du même avis que Montaigne. La mémoire est sans contredit une des plus belles facultés de l'esprit, et quand il est bien doué sous d'autres lapports, elle lui prête un grand ap|)ui et peut le porter très-haut. Il est vrai qu'on voit des sots avoir une bonne mémoire et n'en faire qu'un méchant usage; mais rien ne ])rouve qu'ils soient en quelque sorte les privilégiés de ce don précieux, que nous voyons si souvent, au contraire, féconder le travail intelligent et en décupler les forces.

Ici Montaigne touche à une (piestion délicate. Il s'en prend à ce manque de mémoire pour se défendre

du reproche d'oublier ses promesses et ses ;nuis : Cl ly un defauh naturel, dit-il, on en faicl un dcfault de conscience. » Oui sans doute, mais c'est bientôt dit. Voilà un défaut naturel cpii a son \)v'\x. Ceitaines bonnes qualités ne le valent pas. On promet, on se l'ait des amis, on ne bou^e pas; ils se jdaionent; mais on a une bonne raison à donner, ce bienheureux défaut naturel : « C'est vrai, j'ai oublié; je n'ai pas de mémoire! c'est désolant! » Montai^^ne lui-même n'était peut-être j)as fâché d'avoir de temps en temps cette raison a donner, et si je me peruiels de penser ainsi, c'est qu'il a été dans les fonctions j)ul)li<pies, et que les hommes (pii o(cuj)ent de hauts em.plois, nous voyons éclatons les jours, ne mancpicnt .j'uère d'avoir ce défaut-là, et de s'en servir sans le moindre scru{)ule au profit de leur ambition ou de leur popularil('.

A trois siècles tic distance, Montaigne n'eîi est j)as moins très-souvent d'une saisissante actualité. On croirait qu'il s'agit de Jios orateurs politirpu's quand il parle de rcu/.v tjui fnni /irofession de ne forme)' au/t)'enieiit /eu?' paro/e (lue selon <iu il scrl aux a fl'uires (ju ils ucgocieul

Les circonstances à (piov ils xeiilent asservir leur foy et leur conscience estant subioctes à plusieurs cliaiioeuicnls,

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il faut que leur parole se diversifie quand et quand : d'où il advient que de niesme chose ils disent tantost gris, tantost iaune, à tel homme d'une sorte, à tel d'une aullre

En vérité le mentir est un mauldict vice : nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux aultres, que par la parole. Si nous en cognoissions l'horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu, plus iustement que d'aultres crimes. le treuve qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfants des erreurs innocentes, tresmal à propos, et qu'on les lormente pour ties actions téméraires qui n'ont ny impression, ny suitte. La menterie seule, et, un peu au-dessouhs, l'opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on debvroit à toute instance combattre la naissance et le progrez

Si, comme la vérité, le mensonge n'avoit qu'un visage, nous serions en meilleurs termes ; car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur : mais le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indefiny. Les Pylhagoriens font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille routes desvoyent du blanc : une y va.

Et de combien est le langage fauls moins sociable que

le silence !

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