‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 110 sur 250 · LIVRE SECOND. 20i · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. 20i

obmettent, pour choses incroyables, celles qu'ils u'enfeiidcnt pas, et peut estre cncores telle chose, poui' ne la sçavoir dire en bon latin ou François. Qu'ils estaient hardiment leur éloquence et leur discours, qu'ils inycnt à leur poste : mais qu'ils nous laissent aussi de quoy iu(jer aprcz eulx; cl qu'ils n'altèrent ny dispensent, par leurs raccourcimenls et par leur chois, rien sur le corps de la matière, ains qu'ils nous la r'envoyent pure et entii-re en toutes ses dimensions.

Montaigne, dans celte remarquable detinition, indique à l'historien la route qu'il doit suivre, les écueils qu'il doit éviter. Les difficultés sont grandes. Aussi dit-il « qu'il n'appartient a giieres de gents » de les surmonter. On glisse si vite sur la [)ente du parti pris, et quel est l'historien qui ne mérite plus ou moins quelque reproche de partialité? Pourtant, empressons-nous de le reconnaître , nous comptons aujourd'hui plusieurs de ces excellents historiens comme les veut Montaigne, et les travaux des Augustin Thierry, des Guizot, des Mignet, font le plus grand honneur au dix-neuvième siècle, qui, à juste titre, dépasse sur ce point les siècles [)récédents.

iMontaigne avait la boiine habitude de prendre des notes en lisant. Il donne ici celles qu'il a écrites sur Guicciardin , Philippe de Gomines et Martin du Bellay, qui a laissé des Mémoires historiques sur la première

moitié du seizième siècle. Montaigne regarde Guicriardin comme un historiographe diligent, consciencieux; mais il hii reproche de trop donner dans les digressions et les discours; c'est ce qu'il appelle « le cacrpiet scolastir/ue » . Quant à Philippe de Comines :

(I Vous y trouverez le lan[;a(^o doulx et ajjreable, d'une nailVe simplicité; la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'aucteur reluit evidemineiU, exempte de vanité parlant de soy, et d'affection et tl'euvie parlant d'aidtrnv ; ses discours et exhortements accompai^juez plus de bon zcle et de vérité, rpie d'aiilcuue excpiise suffisance; et, tout pour tout, de l'auctorité et {gravité, représentant son homme de bon lieu, et eslevé aux grands affaires. »

Enfin, dans ses notes sur les Mémoires de Martin du Bellay, Montaigne ditcpie c'est moins une histoire qu'un plaidoyer pour François I" contre Charles- Quint.

CIIAPITIîE XI.

DE LA GHUAUTÉ.

Nous sommes dans ce chapitre en pleine philosophie morale. Montaigne démontre qu'il ne sufFit

LIVBE SECOND. 203

pas d'être bon et de bien a^jir pour être vertueux. La vertu exige davantage, et c'est par la lutte, c'est en triomphant des obstacles que les passions, les haines, les discordes sèment sur nos pas, qu'il nous est possible de nous élever jusqu'à elle.

Il me semble que la vertu est chose aultre, et plus noble, que les inclinations à la bonté (|ui naissent en nous. Les âmes réglées d'elles mesmes et bien nées, elles su y vent mesme train, et représentent, en leurs actions, mesme visag^e que les vertueuses : mais la vertu sonne ie ne sçais quov de plus {ffand et de plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, doulcement et paisiblement conduire à la suitte de la raison. Ceiuy qui, d'une doulceur et facilité naturelle, mepriseroit les offenses receues, feroit chose tresbelle et digne de louange : mais celuy qui, picqué et oultré iusques au vif d'une offense, s'armeroit des armes de la raison contre ce furieux appétit de vengeance, et, aprez un grand conflict, s'en rendroit enfin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy là feroit bien: et cettuy cy, vertueusement : l'une action se pourroit dire bonté : l'aultre, vertu; car il semble que le nom de la vertu présuppose de la difficulté et du contraste, et qu'elle ne peult s'exercer sans partie. C'est à l'adventure pourquoy nous nommons Dieu, bon, fort, et libéral, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux, ses opérations sont toutes naïfves et sans effort.

Dans le cinquième livre d'Étmle, J. J. Rousseau adresse à son élève un long discours sur la vertu, et nous y lisons cette phrase : «Quoique nous appelions

204 ÉTUDE SDH LES ESSAIS DE MOI^TAlGiNK.

» Dieu bon, nous ne l'appelons j)cis vertueux , parce " qu'il n'a pas besoin d'efforts pour bien faire. » C'est un peu trop la même chose que ce que dit Montaigne. Quand on imite de si près, à mon avis, on doit nommer la source ou l'on puise.

Montaigne, continuant à parler de la vertu, dont le chemin doit nécessairement « esire aspre et espi- 7xeux », admire Caton se déchirant les ciitrailles , et croit (ju'il sentit du plaisir et de la volupté en une si noble action, (ju'il s'y agréa plus i/u'en aultre de celles de sa vie, et (ju'il scavoit bon qré ii la fortune d^avoir mis su vo'tu ii une si belle espreuve .

Il nio semble lire en cette action ie nesçais quelle esiouïssance de son aine, et une osmotion <l(> plaisir extraordinaire et d'une vo]ui)fé virile

Tout cela est excessif. Ce qui suit l'est plus encore. Sans doute l'àme peut s'isoler et s'abstraire pisqu'au point de parvenir à un état extatique qui Ini ôte le sentiment de la soulhance. Les martyrs chrétiens nous en offrent de nombreux exenqiles. Augustin Thierry dit que les Francs éprouvaient qiu'lquefois dans le combat des accès d'extase frénétique pendant lesquels ils semblaient insensibles à la douleur, restant debout et combattant encore atteints de ])lnsieurs

Page 1