‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 112 sur 250 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

nioLil" (|u'il a plu à Montai^jne de choisir pour devcloj)pei- uulonjj thème do philosophie rehgieuse. Raiinond Sehoud , appeh; aussi Sebon , Sabonde ou de Saboude, était né à Barcelone, dans le quatorzième siècle, et professait à Toulouse la médecine et la théologie. Il publia en latin un ouvrage intitulé Théologia naturalis , (pii lut imprimé à Deventer, en 1 487, et plusieurs fois réimpiimé depuis. Montaigne en fit une traduction qui parut en 1569 : c'était pour céder au désir exprimé par son père.

Quelques iours avant sa mort, mon pare, ayant, de

fortune, rencontré ce livre soubs un tas d'aultres papiers abandonnez, me cominanda de le luy mettre en françois

G'estoit une occupation bien estrange, et nouvelle pour moy; mais estant, de fortune, pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur père qui fout oncques, i'en veins à bout, comme ie peus : à quoi il priut un siu(;ulier plaisir, et donna cbai'ge qu'on le feist imprimer; ce qui feut exécuté aprez sa mort. Te Irouvay belles les ima^jinations de cet aucteur, la contexture de son ouvrage bien suyvic, et son desseing plein de piété.

Sa fin est hardie et courageuse; car il entreprend, par raisons humaines et naturelles, d'establir et vérifier contre les atheïstes touts les articles de la religion chrestienne : en quoy, à dire la vérité, ie le freuve si ferme et si heureux, que ie ne pense point qu'il soit possible de mieulx faire en cet argument là; et crois que nul ne l'a egualé

208 ETUDE S LT U LES ESSAIS DE MOr^TAIGiNE.

On peut |)eiiser que le livre de Piaiinond Sebnnd valait mieux pour le lond que pour la forme; car Montai^jiie nous dit qu'il était hasti d'ini espagnol liiiraqouiné en terminaisons latines. Il se souciait peu, |e crois, de ce livre, qui lui a servi de prétexte pour présenter sur les questions relipieuses des opinions hardies et, de son temps, sentant le fagot. Aussi, pai prudence, les doutes, les ar^juments que le bon sens ('mj)l()ie avec tant de force pour résister à ce qu'il lui est imj>ossil)Ie de comprendre, les idées de relif'ion universelle, tout cela est enveloppe» d'une foule de ])r('cautions de forme alors n('ccssaii"es, d'expressions de profond respect jjonr la saincte parolle, et de citations de paroles de saint Paid , des psaumes et de VEeclesiaste. Ce pour et ce contre exécutant une espèce de va et vient ou Montai(|ne fait preuve d'une prodijjieuse finesse d'esprit devait faire hésiter à condamner les Essais. C'est ce que voulait Montai(;ne en écrivant ce brillant cha|iitre, œuvre parfois contestable, aventureuse sur certains ])oints , d'un sce})ticisme exorbitant, dit M. Saintclieuve, et, d'un autre côt(', d'une crédulité singulièrement dévouée à rastrolo[;ie, mais œuvre en même temps d'une intelli^jence des |)lus remarquables qui aient jamais existé.

Page 1