LIVRE SECO>^D
pitalité généreusement pratiquée par des tigres? Passons. A vouloir trop prouver, on ne prouve rien , et l'erreur est la même de prétendre cpie l'homme est inférieur h la béte, que de séparer par une distance énorme et des barrières infranchissables ces deux mots : InU'Uigence, instinct. Mais il ne faut pas prendre à la lettre tout ce que dit ici Montaigne. Ce ferme organe du bon sens français se montre ici d'humeur un peu gasconne. Il savait bien que l'homme occupe le premier rang dans l'ordre de la création , et que, sans cela, il n'exercerait pas un pouvoir souverain sur des animaux plus forts que lui. Triste et chétive royauté, je le veux bien, mais que personne no lu, a jamais sérieusement contestée.
Bossuet, qui n'aimait pas Montaigne, au moins comme philosophe, a traité sévèrement tout ce passage dans son magnifique sermon de la fête de tous les" Saints; l'attaque est aussi rude qu'éloquente : « Mais, s'écrie-t-il, pour espérer, il faut croire. Et „ c'est ce qu'on nous dit tous les jours. Donnez-mo. „ la foi , et je quitte tout ; persuadez-moi de la vie fu- „ ture, et j'abandonne tout ce que j'aime pour une si «belle espérance. Eh quoi! homme, pouvez-vous « penser que tout soit corps et matière en vous? „ Quoi! tout meurt, tout est enterré? Le cercueil « vous égale aux bètes, et il n'y a rien en vous qui soit
» au-dessus? Je le vois bien, votre esprit est infatué » de tant de belles sentences, écrites si éloqueinment » en prose et en vers, qu'un INIontaigne (je le nomme) » vous a débitées, qui préfèrent les animaux à » l'homme, leur instinct à notre raison , leur nature » simple, innocente et sans fard (c'est ainsi qu'on » parle), à nos raffinements et à nos malices. Mais, » dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si fine- )) ment de l'homme qui s'imagine être quelque chose, » comj)teie/,-vous encore pour rien de connaître » Dieu? Connaître une première natiue, adorer son » éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sa- » gesse, s'abandonner à sa providence, obéir à sa » volonté , n'est-ce rien (pii nous distingue des
>> bétes ? »
C'est l;i un beau morceau. Mais pourquoi dire un Montaigne? Ce ton de mépris, qui se comprend chez le fougueux évécpie de Meaux, s'adresse on ne peut pins mal à l'auteur des Essais , dont le nom n'est pas moins digne de l'admiration des siècles t|ue celui de Bossuet lui-même.
Je reprends mes citations de ce douzième chapitre :
IMais pour revenir à mou propos, nous a\oiis pour nostre part rinconslance, l'irrésolution, l'incertitude, le