‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 119 sur 250 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Après quelques pages où Moutaigue, toujours ondoyant et divers, préconise la doctrine de l'ignorance comme utile au seul honheur possible de l'homme , il expose par de nombreux exemples les limites étroites dans lesquelles la science est nécessairement enfermée :

Il est arlvenu aux Gcnts véritablement sçavants ce <,ui advient aux espics de bled; ils vont s'eslevant et se haulsant la teste droicte et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de g.anis en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes : pareillement, les hommes ayant tout essayé, tout sonde, et n'ayant trouvé, en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et reco- Len leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta et à Cicero, « qu'ils ont apprius de Philo n'avoir rien apprins. n Pherecydes, l'un des sept sages, escrivant à Thaïes, comme il expiroit, " l'ay, d.ct il, ordonné aux miens, aprez qu'ils m'auront enterré, de te porter mes escripts. S'ils contentent et toy et les aultres sages, publie les; sinon, supprime les : ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moy mesme; aussi ne foys ie pas profession de sçavoir la vérité, ny d'y atteindre : l'ouvre les choses plus que ie ne les descouvre. .. Le plus sage homme qui feut oncques ', quand on luy demanda ce qu'il sçavoit, respondit, " Qu'il sçavoit cela, qu'il ne sçavoit rien. »

1 Socrate.

220 ETUDE SUR LES ESSAIS DE MONT.ilGNE.

C'est là le sort à jamais réservé par le Créateur de toutes choses à la science métaphysique. ■Niais la curiosité impatiente de l'homme le poussera sans cesse à faire de vains efforts pour percei' ces ténèhres. Doit-on l'en ])làmer? Non, sans chjute, et je suis de l'avis de M. Renan , cpiand il dit avec une remarquai )le éloquence : « La fjloire des religions est de se y poser un pro^^ramme au-dessus des forces humaines, M d'en poursuivre avec hardiesse la réalisation , et » d'échouer noblement dans la tentative de donner » une forme déterminée aux aspirations infinies du » cœur de l'homme. »

ISIontaigne lui-même n'a-t-il pas cherché la solution du divin problème? Le doute ne lui est venu qu'après les tensions impuissantes de l'étude. Aussi, (h'couragé par l'inanité de ses recherches et de ses méditations , il fait emploi de sa vaste érudition pour {jOurmanderj)laisamment les philosophes qui se sont ])lus ou moins égarés à vouloir définir Dieu. Après avoir cité Pythagore, Thaïes, Anaximandre, Xénophane, Épicure, Anaxagoie, Parménide, Empédocle, Platon, Xénocrate, Straton , Zenon, Speusippe , Théophraste, Diagoras, (Jhrysippe , Socrate et leurs opinions si diverses, quelques-unes si bizarres, Xénophane, par exemple, faisant Dieu rond et non res])irant, n'ayant rien de commun avec la

Page 1