LIVRE SECOND
ie prends des livres, l'auray apperceu, en tel passade, des grâces excellentes, et (pil auront f'eru mon ame : qu'un' aultre fois i'y retumbe, i'ay beau le tourner et virer, i'ay beau le plier et le manier, c'est une masse incoj^jnene et informe pour rnoy. En mes escripts mesmes, ie ne retreuve pas tousiours l'air de ma première imagination : ie ne sçais ce que i'ay voulu dire; et m'eschaulde souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier ([lù valoit mieulx. le ne foys qu'aller et venir : mon iugement ne tire pas tousiours avant; il flotte, il vague,
Velut minuta inagno Deprensa navis in mari, vesaniente vento '.
^laintesfois, comme il m'advient de foire volontiers, ayant prins, pour exercice et pour esbat, à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s'appliquant et tournant de ce costé là, m'y attache si bien, que ie ne treuve plus la raison de mon premier advis, et m'en despars. le m'entraisne quasi ou ie penche, comment que ce soit, et m'emporte de mon i)oids.
Qui ne se reconnaîtrait plus ou moins dans cette admirable analyse, où le style clair, abondant et d'une merveilleuse souplesse, donne à la pensée la transparence du cristal"?
I Comme une petite barque surprise en pleine mer par les vents déchaînés. Catlllk.
ciiAPiTiîi: xîn.
DE lUGEI! DE I.A MOIiT d'aULTHLIY,
Quand nous iu;;eons de rassenrance d'au! (ru y en la uioit, <|iii est sans double la plus reuiai([uable action de la \ie liuniaine, il se fault prendre garde d'une chose, Que nialavseenient on croit esire arrivé à ce poinct. Peu de fjens meurent, résolus (pie ce soil leur lieirrc dernière; et n'est endroict oir la piperie de respeiance nous amuse plus : elle ne cesse de corner aux aureilles : <i Daultres ont bien esté plus malades sans mourir'; Taflaire n'est pas si désespérée cpi on pense; el, an pis aller, Dieu a bien faict d'aullres miracles. »
Ou a toujours raison d'espéior. D'ail!('iit\s, j'admire |)eu cette jurande feimett; du stoïcien cpii, d(îvant la iirort , s'efforce de paraître insensible à la douleur, .le vois là surtout la recherche de l'elfet, la satisfaction de l'oroneil , la prédominance du moi; et (pi est-ce que le moi dans un pareil moment! Pour- (jiH)i ne j)as être simple et sincère? Montaigne revient souvent sur ce sujet, qui l'amène par une pente inévitable à nous parler de Socrate et de Catou. Deux belles morts que celles-lii ! S(jcrate discourant sur l'immortalité de l'âme! Catou doschirant tout eii' sa/i(j/anl(' ses l'iitrailh's ! A vrai dire, \o ne trouve pas