‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 128 sur 250 · LIVRE SECOiND. 2V · texte numérisé non relu

LIVRE SECOiND. 2V

vertu des Las Casas et des Vincent de Paul. Mais, encore une fois, la gloire se })résente à nous sous mille aspects que nous aj)préci()ns différemment, selon nos sentiments et nos préférences.

Montaigne nous éclaire peu sur cette question et ne précise rien. Pourtant il ne fait pas fi de la gloire. On voit qu'il y pense un peu pour lui-même, et j'aime à faire cette remarque que les hommes supérieurs , presque toujours méconnus de leurs contemporains, ont à un haut degré le sentiment de leur force , et comptent avec une confiance sereine sur l'approl)ation de la postérité. ^Montaigne savait que son livre lui survivrait et serait pour lui un titre de gloire véritable.

Oui, la véritable gloire est celle que donnent les chefs-d'œuvre qui traversent les siècles, sans lasser l'admiration. Bien d'autres genres de gloire tiennent essentiellement au liasaid et à la fortune. C'est ce que nous dit Montaigne :

C'est le sort qui nous applique la (jloire, selon sa témérité, le l'ay veue fort souvent marcher avant le mérite; et souvent oultrepasser le mérite d'une longue mesure. Celuy qui premier s'advisa de la ressemblance de l'umbre, à la gloire, feit mieulx qu'il ne vouloit : ce sont choses excellemment vaines : elle va aussi quelquesfois devant son corps; et quelquesfois l'excède de beaucoup en longueur

2'fr2 ÉTUDE SUR LES ESSAIS DE MONTAIGNE.

A qui doibvent César et Alexandre cette grandeur infinie de la reuouunee, qu'à la fortune? combien dUiouunes a elle esteincts sur le comuienceinent de leur progrez, desquels nous n'avons aulcune cognoissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le malheur de leur sort ne les eust arrestez tout court sur la naissance mesme de leuis entieprinses? Au travers de tant et si extrêmes dangiers, il ne me souvient point avoir leu que César ayt esté iamais blecé : mille sont morts de moindres périls que le moindre de ceulx qu'il franchit.

Les philosophes, pour hi phipait , ne veulent pas fuie nous nous fassions de la v(M'tu un moyen de bonlieur, et proscrivent la morale de l'intërét. iNIontaiyne esl moins sévère; il sait faire la |)art de notre faiblesse ; il sait qu'exiger trop de nous, c'est le meilleur moyen de n'en rien obtenir; enfin, il ne pense pas (|u'ane abnéjjation absolue soit de toute nécessité pour accomplir le bien :

Quand, pour sa droictnre, ic ne suyvrois le droirt

chemin, ie le suyvrois pour avoir trouvé, par expérience, qu'au bout du compte, c'est communemenl le plus heureux et le plus utile : Dcdil hoc jn-ovidenlia honiinibiis tniinus, ut honesta mayis iiivarent ^ . Le inarinier ancien disoit ainsin à Neptune, en une ;;iande tcmpesle : '< 0 Dieu, tu me sauveras, si tu veulx; si tu veulx, tu me perdras : mais si tiendrav ie tousiours droict mon timon. »

' C'est iiTi bienfait do la providence des dieuv , que les choses honnêtes sont aussi les plus utih^s. Qi'IXTIlikn.

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