CHAPITRE XVri
DE LA PRESUMPTION.
11 y a une aultre sorte de çloire, qui est une trop bonne opinion que nous concevons de nostre valeur. C'est un'affection inconsidérée, de quov nous nous clierissons, qui nous représente à nous mesmes aultres que nous ne sommes : comme la passion amoureuse preste des beautez et des grâces an snbiect qu'elle embrasse, et faict que ceulx qui en sont esprins treuvent, d'un iugement trouble et altéré, ce qu'ils aiment aultre et plus parfaict (ju'il n'est.
Molière a paraphrasé cette idée au second acte du Misanthrope. Tout le monde connaît les vers d'Eliante, et cependant je les cite , parce qu'il est toujours agréable de les relire :
L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois, Et Ion voit les amants vanter toujours leur clioix :
Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
Et dans l'objet aimé tout leur devient aimal)le;
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Va savent y donner de favorables noms :
La pâle est aux jasmins en blancheur coniparaltle;
La noire à faire peur, une brune adorable;
La maigre a de la taille et de la liberté;
La yrasse est, dans son port, |)leine de majesté,
La malpropre siu- soi, de |)eu d'attraits chargée,
Est mise sons !<> nom de beauté négligée;
La géante parait une déesse aux yeux;
La naine un abrégé des merveilles des cieux ;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;
La fourbe a de l'esprit, la sotte est toute bonne;
La tro|) grande parleuse esl d'agn^able bumeui',
l'^t la muette garde une bonnéle pudeur.
C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême
Aime jus(ju'aux (hMaïUs des personnes (pi'il aime.
' Montaijjne blâme ('jialemeiit iiiio uiodestio oxa^jérée et l()ii|()ni"s peu sincère :
le ne vi'ulx pas qu'un homme se mescognoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il est; le iu;;emenf doibt lout par tout maintenir son droict : c'est raison qu'il veoye en ce snbiect, comme ailleurs, ce que la vérité luy présente; si c'est César, qu'il se treu\e hardiement le plus grand capitaine du monde. >n)us ne sommes que cerimonie : la cerimonie nous emporte, e1 laissons la substance des, (dioses ! nous nous tenons aux branches, et abandonnons le tronc et le corjis : nous