‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 132 sur 250 · IVRE SECOND · texte numérisé non relu

IVRE SECOND

ses formes ima^jées et très-souvent poétiques la maintiennent au niveau des écrits qui ont été depuis le plus admirés. Je ne trouverais pas étran^je qu'elle; leur fût préférée.

Ici Montai{jne considère la beauté corporelle comme un avantage important, et se plaint en termes assez plaisants d'être de petite taille :

La beauté est une pièce de grande recoininendation au commerce des bommes; c'est le premier moyen de conciliation des uns aux aullres, et n'est bomme si barbare et si recbigné qui ne se sente aulcunement frappé de sa doulcenr. Le corps a une (grande part à nostre estre, il v tient un grand leng ; ainsi sa structure et composition sont de bien inste considération.

La première distinction qui ayt esté entre les bommes, et la première considération qui donna les prééminences aux uns sur les aultres, il est vraysemblaJîle que ce feiit ladvantajfe de la beauté

Or, ie suis d'une taille un peu au dessoubs de la movenne : ce defanlt n'a pas seulement de la laideui-, mais encores de l'incommodité, à ceulx mesmemeni qui ont des commandements et des cbarges ; car l'auctorité que donne une belle présence cl maiesté corporelle en est à dire.

C'est un grand despit, qu'on s'addrosse à vous parmi vos genis pour vous demander « Où est monsieur? » et que vous n'avez que le reste de la bounetade qu'on faict à vostre barbier on à vostre secrétaire.

D'atlJresse et de disposition, ie n'en ai point eu, et si suis fds d'un père tresdispos, et d'une alai;;resse qui lui dura iusques à son exticnic vieillesse. Il ne trouva {jueres hoinme de sa condilion qui s'e(;ualast à luy en tout exercice de corps : comme ie n'en ai trouvé gueres aulcun qui ne me siuiuontast; sauf au courir, en <juoy i'eslois des médiocres. De la nui.si(nie, nv pour la \oix, que i"y av très inepti'; ny pour les insii iimcnts, on ne m'y a iamais sceu rien appi'endre. A la danse, à la paulme, à la luicle, ie n'y ay peu acquérir qu'une bien fort legiere et vuljjaire suffisance; à na{|er, à escrimer, à voltijjer, et à saulter, nulle du tout. Les mains, ie les ay si jjourdes, <pie ie ne sçais pas escrire seulement pour moy, de façon <pie, ce que i'ay barbouilb', i'aime mieulx le refaire que de me dornier la pcin(> de le demesler : et ne lis ;;ueres mieulx; ie me sens poiser aux escoutants : aultrement bon clerc. le ne sçais pas cloire à droict une lettre, ny ne sceus iamais laill(M- plume, ny trancher à table, <pii vaille, nv eqiiipper un clie\al de son barnois, ny porter à poinj; un oyseau et le lasclier, nv ])arler aux cbiens, aux oyseaux, aux chevaulx. .Mes conditions corjjorelles sont en somme tresbien accordantes à celles de l'ame : il n'y a rien d'alaijjrc; il y a seulement une vij^ueur pleine et ferme: ie dure bien à la [)eine; mais i'y dure, si ie m'y porte moi mesme, et autant que mon désir m'y conduict : aultrement, si ie n'v suis alleicbé par quelque plaisir, et si i'ay aultre (jriide que ma pure et libre volonté, ie n'y vauls rien; car i'en suis là, que, sauf la santé et la vie, il n'est chose pour quoy ie veuille ronger mes ongles, et ([ue ie veuille acheter au prix du torment d'esprit et de la contiaincte :

LlVlîE SECOND. ÎÔI

Tniiti jiillii jiiiii sji <i|i:i('i Oiniiis areiia Ta{;i, f|no(l(|iic in iii;iic M]hiiMr ^iiinim '.

Exlremement oysif, extrenieinoiit libre, et par nadire et par art, ie prcsterois aussi volonlicrs mon san{j que mon soiiig". l'ay une aine libre et toute sienne, accoustuniee à se conduire à sa mode : n'ayant eu insques à cette heure, ny commandant, ny maistrc forcé, i'ay marché aussi avant, et le pas, qu'il ma phni ; cela m'a amolli et rendu inutile au service d'aultruy, et ne ma faict bon qu'à moy.

Et, pour moy, il n'a esté besoin,'; de forcer ce naturel poisant, paresseux, et fainéant; car, m'eslant trouvé en tel de[;ré de fortune, dez ma naissance, que i'ay eu occasion de m'v arrester (une occasion pourtant (jue mille aultres de ma co{jnoissance eussent prinse poin- planche plus tost à se passer à la queste, à l'agitation et inquiétude), et en tel degré de sens, que i'ay senty eu avoir occasion, ie n'ay rien cherché, et n'a y aussi rien j^rins :

Montaigne ne veut pas que les princes et les rois soient dispensés de dire la vérité. Sur ce point son langage est sévère et digne d'un homme, au cœur ferme, qui avait quitté la cour parce que sa Franchise ne pouvait qu'y être parfaitement déplacée : ^

!Mon ame, de sa conqilexion, refuyt la menterie, et hait mesme à la penser; i'ay lua'interne vergogne et nu remords pic<|uant, si parfois elle m'eschappe; comme

1 Je ne voudrois point à ce prix tout le sable dn Tajje, avec l'or qu'il porte à l'Océan. JuvÉnal.

252 ÉTUDE SUR LES ESSAIS DE MONT A IGiN E.

parfois elle in'eschapjx^, les occasions me siirpretiant et a(jitant iinpieinedifenient. Il ne faiilt |)as tousioiiis dire tout; car ce seroit sottise : mais ce qu'on dict, il fault qu'il .soit tel (jiron le pense; aultrement, c'est ineschanceté. le ne sçais quelle connuodité ils attendent de se feindre et contrefliire sans cesse, si ce n'est de n'en estie pas creus lors mesmes qu'ils disent vérité; cela peult tromper une fois on deux les hommes : mais de faire profession de se tenir couvert, et se vantei', comme ont faict iiiilcuns de nos princes. Que n ils iecleioient leur chejnise au Icii, si clic esloit p.irlicipante de leurs vrayes intentions », qui est nu )iiol de l'ancien Metellus Macédoniens; et piddier, Oue « <jni ne sçail se feindre, ne sçait pas rejfuer », c'est tenir advertis ceidx qui ont à les practiqner, que ce n'es! (|uc pipciie et menson(;e qu'ils

disent

<,)i', de mo\ , i'aime micnlx estie imjxjrliin cl indiscret, (jiic flatteur et dissinudc. l'advoiu' qu'il se })eult mesler ipieKpu' poinctc de fierté et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et ouvert comme ic suis, sans considei'ation d'aulliuv; et me semble que ic deviens un peu plus libre où il le fauldioil moins cslie, et que ie m'eschauffe par I opposition du respect : il peult estre aussi que ie me laisse aller aprez ma nature, à faulte d'art. Présentant aux {jrands cette mesme licence de lan^fue et de contenance que i'appoite de ma maison, ic sens combien elle décline vers l'indiscrétion et incivilité : mais, oultre ce que ic suis ainsi faict, ic n'ay pas l'esprit assez soupple pour j'jaucliir à une piompte demande, et pour en cschapper par cpielque destour, ny pour feindre une vérité, ny assez de mémoire pour la retenir ainsi feincte, ny certes assez d'asseuranc<> pour la maintenir, et foys le brave par

1,1 V |;E second. 2.V.J

foihli'jst"; |iar({iiov ie m'alwiidonne à la naïfvcté, el à toiKsioiiis (liiv ce (jMc je |)eii.st', et par coin|)lc.\ion et pai- (losst'iiii; , laissant à la fortune dYni condiiiie l'eveiieiiient

Après avoir fait l'élojje des poëtes de son temps, Aiirat, Buchaiiaii, Mont-Doré, Turnehus, noms disparns dans 1 oid)li, mais surtout de Ronsard el de du Uellay, (pi'il trouve excellents et peu éloignés de l'ancienne perfection, Montaigne termine ce chapitre en exprimant de la manière la plus touchante sa tendre amitié pour Marie de Gomnay, qu'il appelle sa fille d'alliance.

Marie le Jars de Gournav était fille d'un gentilhomme qui mourut laissant sa veuve sans fortune avec six enfants. Elle hahitait Gournay, en Picardie , et se liviant à des études sérieuses , elle apprit seule le latin. Quand les deux premiers livres des Essais parurent, en 1580, mademoiselle de Gournav en fut ('mcrveillée. C'était un esprit trèslibre, il faut le croire; car dans les deux premiers livi'es des Essftis il y a [)lusieurs passages terriblement crns et dont la lecture ne convient guère à des jeunes filles. Or mademoiselle de (îournay avait à peine dix-sept ans quand elle se prit d'un vif enthousiasme pour l'œuvre de Montaigne. Ils se rencontrèrent, pour la première fois, à Paris, en 1588. ^fontaigne ne

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tarda pas à lui porter une grande affection et passa (juelque tem|)S près d'elle et de sa mère, dans le château de Gouriiay. Kn 15î)5, trois ans après la mort de Montaijjne, mademoiselle de Gournay publia une édition des Essais qui est très-estimèe.

Elle ne pouvait recevoir inie récompense plus flatteuse de son admiration pour cet homme de {j,ènie nue les lignes suivantes, (ju'il transmit en sa faveur à la postérité :

l'av pi'ins plaisir à pubiiei', t'ii plusieurs lieux, res[)erance que i'av de Marie de Goiunav le lars, ma (ille d'alliance, et certes aiime de iiiov beaucoup plus (jue pafernelleiuent, et enveloppée en ma retraicte et solitude comme l'une des meilleures parties de mou propre esde : ie ne regarde plus qu'elle au monile. Si l'adolescence peult donner présage, cette ame sera quelque iour capable des plus belles cboses, et entre aultres, de la perfection de celte tressaincte amitié, où nous ne lisons point que sou sexe a\ t peu monter encon^s : la sincérité et la solidité de ses moeurs y sont dt'sia bastaulos; son affection veis moy, })lus que surabondante, cl telle, en somme, ipi'il n'v a rien à sonliaiter, sinon que rap|)ieliensioii qu'elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans aus- (piels elle m'a rencontré, la travaillas! moins cruellement. Le ingénient qu'elle fcil des premiers lissais, et lénune, et en ce siècle, et si ieune, et seule en son cpiartiei'; et la véhémence fameuse dont elle m'aima et me désira longtemps, sur la seule eslime qu'elle en print de mov, longtemps avant m'avoir veu, sont des accidents de Iresdigne considération.

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