‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 169 sur 250 · CHAPITRE XXXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIL

DE LA HESSEMBLANCE DES EiNFANTS AUX PERES.

Montaigne commence par nous faire connaître de quelle façon il travaille à ses Essais; puis, parlant de la maladie cruelle, la pierre, dont il reçut les premières atteintes à quarante-cinq ans, il remarque

avec raison que le plus souvent la peur du mal est

31V ETUDE SUll LES ESSAIS DE MOMAIG.NE.

pire que le ni;il même. Nous supportons en eflet le poids des années et les incommodités (jui en sont la suite beaucoup mieux que longtemps d'avance nous ne l'avions prévu, taitt les /miumes sont accrxjuinez à leur estrc niiscrable, (juil n'est si dure condition eju'iis n'acceptent pour .s')' eonserrer.

C>: fagola(je de tant de (li\(M'.se.s |"»ica\s se faict eu cette coiidition, que ie n'y mets la iiiaiii ([iic lor-^ ([n'inic tro|> lamelle oysifvcté me presse, et iiou ailleurs (|iie chez nioy : ainsiii il s'est bastv à diverses poses et inlcrxalles, comme les occasions me détiennent ailleurs par fois ])liisieurs mois. Au denioiUMUt, ie ne corrijje point mes premières ima{;inatioiis par les secondes; ouy, à rad\<'iUiire, (juelqiie mot, mais pour diversifier, non pour ostei'. le veulx représenter le projfrez de mes humeurs, et qu'on veoye chasque pièce eu sa naissance. le preudrois plaisir d'avoir commencé pliistost, et à recojjnoistre le train de mes mutations. Un valel cpii me srrvoit à les esc'rire soubs mov, pensa l'aire iiii ;;raiid hiitiii de m'en desrohher plusieurs pièces, choisies à sa poste : cela me console, (ju'il n'y fera pas plus de [jainy, (pie i'y ay faict de perte. le suis eiivieillv de sept ou luiict ans de[)uis que ie commeiiceav : ce n'a pas esté sans quehpie nouvel acrpiest ; i'v av practique la choli(pie ', par la libéralité des ans : leur commerce et loiqjuc conversa lion ne S(; jiasse avseement, sans (jiielque tel fniict. le vouidrois bien, de plu-

' Le mot r]\()ll<jue est employé ici dans le sens de iirplii'itc ou coliiiucs népliréliqiHV^ ctiisées prir la présence «le [jraviers dans le tissu des reins.

LIVr.E SECOND. 315

sieurs aiiltres présents qu'ils ont à faire à ceux qui les hantent long temps, qu'ils en eussent choisi quelqu'un qui lu'eust esté plus acceptable; car ils ne m'en eussent sceu faire que i'eussc en plus {jrande horreur, dez mon enfance : c'esloit, à poinct nounné, de touts les accidents de la vieillesse, coluv que le cralgnois le plus, l'avois pensé maintesfois, à part uioy, que i'allois trop avant, et qu'à faire un si lonj; chemin, ie ne fauldrois pas de m'enyager enfin en quelque malplaisante rencontre : ie sentois et protestois assez. Qu'il estoit heure de partir, et qu'il falloit trencher la vie dans le vif et dans le sain, suyvant la règle des chirurgiens, quand ils ont à couper quelque membre; Qu'à celuv qui ne la rendoit à temps, nature avoit accoustnmé de faiie payer de bien rudes usures. Il s'en falloit tant (jue i'cn feusse prest lors, qu'en dix huict mois ou environ qu'il y a que ie suis en ce malplaisant estât, i'ay desia apprins à m'y accommoder; i'entre desia en composition de ce vivre choliqueux, i'y treuve dcquoy me consoler, et dequov espérer : Tant les hommes sont accoquinez à leur estre misérable, qu'il n'est si rude condition qu'ils n'acceptent poin- s'v conserver !

Les souffrances qui nous touchent simplement par

l'ame, m'affligent beaucoup moins (ju'elles ne font la pluspart des aultres hommes; partie, par iugement, car le monde estime plusieurs choses horribles, ou evitables au prix de la vie, qui me sont à peu prez indifférentes; partie, par une complexion stupide et insensible que i'ay aux accidents qui ne donnent à mov de droict fil ; laquelle coujplexion i'estime l'inie des meilleures pièces de ma naturelle condition : mais les souffrances vrayement

essentielles et corporelles, ie les (jouste bien vifveineiit. Si est ce poiirtanl, i|ne, les prévoyant aultresfois d'une vene foil)!e, délicate, et amollie par la ionïssance de celte longue et lienreuse santé et repos ([iie Dieu m'a preste, la meilleure part de mon aagc, ii' les avois concenes, par imagination, si insupportables, qn à la vérité ie n'avois plus de peur, (pie ie ny ay trouvé de mal : j)ar où i'augmenle tousiours cette créance. Que la plnspart des f.icultez de nostre ame, connne nous les employons, troublent plus le repos de la \ ie, <]uV'll(\s n'y servent.

le suis aux |)tinscs avecques la pire de toutes les maladies, la plus soulxl.iiiie, la [)lus douloureuse, la plus mortelle, et la plus irrémédiable; i'en ay desia essayé cinq ou six bien longs acct'z et pénibles : toiitesfois, ou ie me flatte, ou encores y a il en cet l'siat di-nnoy se soubslenir, à qui a lanui descliargce de la crainte de la mort, et descbargee des menaces, conclusions et conse<piences dequoy la médecine nous enteste

]Montai{;ne touche ici au sujet indiqué par le litre de ce chapitre, (le passade n'est pas un des moins remarquahles par la forme et par le fond de tout le livre des Essais :

]\ons u'axous que faire d'aller trier des miracles et

des difficultez estraugieres; il me semble que parmy les choses que nous veoyons ordinairement, il y a des estrangetez si incompréhensibles, qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles : Quel monstre est ce, que cette

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