LIVRE SECOND
(youtto de semence, deqiiov nous sommes prochncts, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensements el des inclinations de nos pères? cette {jontte d'eau, où ]o,';e elle ce nombre infiny de formes? et comme porte elle ces ressemblances, d'un proyrez si tcnu'raire et si desrefjlé, (jue l'arriere-fils res-
pondra à son bisayeul, le nepveu à l'oncle?
Il est à croire (jue ie doibs à mon père cette qualité pierreuse; car il mourut merveilleusement affligé d'une [frosse pierre qu'il avoit en la vessie. Il ne s'apperceut de son mal que le soixante septiesme an de son aage : et avant cela il n'en avoit eu aulcune menace ou ressentiment aux reins, aux costez, nv ailleurs; et avoit vescu iusques lors en une lienreuse santé, et liicii peu subiecte à maladie; et dura encores sept ans en ce mal, traisnant une fin de vie bien douloureuse. l'estois nav vingt cincj ans, et plus, avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estât, le troisiesme de ses enfants en reng de naissance. Où se couvoit tant de temps la propension îi ce default? et, lorsqu'il estoit si loinj; du mal, cette iegiere pièce de sa substance, dequoy il me bastit, comment en portoit elle pour sa part une si grande impression? el comment encores si couverte, que quarante cinq ans aprez i'ave commencé à m'en ressentir, seul iusques à cette beure entre tant de frères et de sœurs, et toufs d'une mère? Oui m'esclaircira de ce progrez, ie le croiray d'autant d'aultres miracles qu'il vouldra : pourveuque, comme ils font, il ne me donne pas en pavement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n'est la cliose mesme.
Aristote dict qu'en certaine nation où les femmes es-
.U8 ETUDE SLTIi LES ESSAIS DE MONTAIGNE.
toient coiiiumiies, on assi[;iioi( les enfants à leurs pe-ies, par la ressemblance.
(Jiloi qiu; puisse dire Aristotc, dans ce pays de intenrs faeilcs cette laçon de reconiiaitre la pateniilc" devait donner lieu à hieu des erreurs. Il est vrai, dit IJrid'oisoi), ipi'on est toujours l'eidaiit de «pielqu'nn.
Molière n'aimait pas les médecins et les a rudement traitc'S dans ses couK'dies. ÎNIais Montai.';ne, c'est bien autre chose ! De|;i dans le livre [)reniier, chapitre xnui, nous avons vu qu'il ne les ménageait {juère, et dans les j)ages cpii suivent, au nombre de quarant(;, il est d'uiu> rudesse qui n'a jamais ét(; dépassée. Gomme je ciois (pie Molière a tout a l'ait raison, je ne puis donner complètement tort à Montaigne.
Pourtant, quarante pages contre les médecins, c'est beaucoup ! Les attaques contre ces dangereux; anns de notre santé ont été si souvent répétées et ont tellement \ieilli, que j'hésite à donner une grande étendue ;i mes citations.
Que les médecins excusent un peu ma liberté; car, par cette mesme infusion et insinuation fatale, i'ay receu la baiue et le mes|»ris de leur tloctrine : celte antipathie (pie
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i'ay à leur ail m'est héréditaire. Mon père a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul soixante et neuf, mon bisayeul prez de quatre vingts, sans avoir yousté aulcune sorte de médecine
le ne veois nulle race de (jents si tost malade, et
si tard guarie, que celle qui est soubs la iurisdiction de la médecine : leur santé mesme est altérée et corrompue par la contraincte des régimes. Les médecins ne se contentent point d'avoir la maladie en [jouvernement , ils rendent la santé malade, pour garder qu'on ne puisse en aulcune saison eschapper leur auctorité : d'une santé constante et entière, n'en tirent ils pas l'argument d'une grande maladie future? I'ay esté assez souvent malade; i'ay trouvé, sans leur secouis, mes maladies aussi doulces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les sortes), et aussi courtes qu'à nul autre; et si n'y ay point meslé
l'amertume de leurs ordonnances le ne me passionne
j)oint d'estre sans médecin, sans apoliquaire et sans secours; dequoy i'en veois la pluspait plus affligez que du mal. Quov? eulxmesmes nous font ils veoir de l'heur et de la durée, en leur vie, qui nous puisse tesmoingner quelque apparent effect de leur science?
Il n'est nation (jui n'ayt esté plusieurs siècles sans la médecine, et les premiers siècles, c'est à dire les meilleurs et les plus heureux; et du monde la dixiesme partie ne s'en sert pas, encores à cette heure; infinies nations ne la cognoissent pas, où l'on vit et plus sainement et plus longuement qu'on ne faict icy; et parmy nous, le commun peuple s'en passe heureusement : les Romains avoient
020 ÉTUDE SUli I,F,S ESSAIS DE MONTAIGNE.
('-.Ir six cents ans ,i\anf (|iio de la recevoir; mais, aprez Tavoii- essavce. ils la chassèrent de leur ville, par reutreinise de Catoii le censeur
Ce lut longtemps après Caton le Censeni' cpie les médecins lurent chassés de Rome.
Laissons un peu f.iire : roidre qui pourveoid aux
pidces et aux taid|)es, poniveoid aussi aux hommes rpii ont la patience pareille, à se laisser gouverner, (pie les pulces et les taulpes : nous avons beau crier liiliotc', c'est bi(>n pour nous enrouer, mais non |)our l'advancei' : c'est un ordre snperhe et im|)ilen\; nosire crainte, nosire desespoir le desgouste et l'efarde de nosire a\de, au lieu de l'y convier; il doihl au mal son cours, comme à la santé; de se laisseï' cor'rompre en faveur de l'un, an preiiidice des droicts de l'anllre, il ne le feia pas, il tundjeroit en desordre. Suv\ons. de |)ar Dieu! suyvons : il meine ceulx (pii suvvent; ceulx (pii ne le siiyvent pas, il les entraisne, et leur rajjc, et leur médecine ensemhle. I^utes ordonner une purjjation à vostre cervelle; elle v sera mieulx employée qu'à vosire l'slomach.
Les médecins ont cet heur, selon ?sicocles, que « le
soleil esclaire leur succez, et la terie cache leur faulte. " Et oultre cela, ils ont une Façon bien advanta^jeuse à se servir de toutes sortes d'événements : car, ce que la fortune, ce que la naliuc ou (juehpie autre cause estrangiere
' Terme dont se servent les cliarrctiers du Laiijjuedoc pour liàtnr les chevaux.