CHAPITRE PREMIER
DE l'utile et de l'hONNESTE.
Si dans nos rapports sociaux, dans nos affaires politiques et industrielles nous préférions toujours l'honnête à l'utile, nous serions en pleine possession de cet âge d'or que nous n'aurons jamais.
Avant d'aborder cette grosse question, Montaigne commence ainsi son troisième livre :
Personne n'est exempt de dire des fadaises; le malheur est de les dire curieusement :
Nae iste magno conatu magnas nugas dixerit *.
Cela ne me touche pas : les miennes m'eschappent aussi nonchalamment qu'elles le valent; d'où bien leur prend : ie les quitterois soubdain, à peu de coust qu'il y eust; et ne les achette ny ne les vends que ce qu elles poisent; ie parle au papier, comme ie parle au premier que ie rencontre. Qu'il soit vray, voici dequoy.
1 Cet homme va me dire avec une grande emphase de grandes
sottises. TÉRESCE.
A qui ne doibt estre la perfidie détestable, puisque Tibère la refusa à si (jrand interest? On lui manda d'Alleniaigne que, s'il le trouvoit bon, on le desferoit d'Arininius ]iar poison : c'estoit le plus puissant euneuiy que les Romains eussent, qui les avoit si vilainement traictez soubs Varus, et qui seul empeschoit l'accroissement de sa i^loiui nation en ces contrées là. Il feit response, <i que le peiqile romain avoit accoustumé de se venger de ses enneiiiis par voye ouverte, les armes en main; non par fraude et en cachette : » il quitta l'utile pour l'bonnesle. C'esloit, me direz vous, un affronteur : le le crois; ce n'est pas jjrand miracle, à gents de sa piofession : mais la confession de la vei tu ne porte pas moins en la bouche de celuy qui la hayt; d'autant que la vérité la luy arrache par force, et que s'il ne la veult recevoir en soy, au moins il s'en couvre pour s'en parer.
Le mot affronteur^ sijjnifiant trompeur, se trouve encore dans nos dictionnaires, bien qu'on ne s'en serve plus. Nous voyons (jU(; iNIontaifjne parle avec un [jrand sans-façon du métier d'empereur ou de roi. Par un rare exemple, un séjour de plusieurs années à la cour de Charles IX et de Henri III, ou il avait toujours reçu mi excellent accueil, avait laissé tout entière la liberté de sa pensée. En lui le philosophe dominait le gentilhomme ordinaire du roi. D'habitude, ces idéeslà ne viennent aux honnnes haut placés qu'après une bonne dis(;ràce.