‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 176 sur 250 · LIVRE TROISIEME. :Î3I · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. :Î3I

En toute police, il y a des offices nécessaires, non

seulement abiects, mais encores vicieux : les vices v treuvent leur renj;, et s'employent à la cousture de nostre liaison, comme les venins à la conservation de nostre santé. S'ils deviennent excusables, d'autant qu'ils nous font besoin^;, et que la nécessité commune efface leur vrave qualité, il fault laisser iouer cette partie aux citoyens plus vigoreux et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces aultres anciens sacrifièrent leur vie pour le salut de leiii' pays; nous aultres, plus foiblcs, prenons des rooUes et plus aysez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu'on trahisse, et qu'on mente, et qu'on massacre : resi{> lions cette commission à gents plus obéissants et plus soupples.

Pour bien comprendre la pensée élevée et le noble mépris que renferment ces quatre dernières lignes , il faut remarquer qu'elles ont été écrites peu d'années après le massacre de la Saint-Barthélémy.

Certes, i'ay eu souvent despit de veoir des inges attirer, par fraude et faulses espérances de faveur ou pardon, le criminel à descouvrir son faict, et y employer la piperie et l'impudence. Il serviroit bien à la iustico, et à Platon mesme qui favorise cet usage, de me fournir d'aultres moyens plus selon mov : c'est une iuslice malicieuse, et ne l'estime pas moins blecee par soy mesme, que par aultruv

Ce blâme pourrait être justement adressé aujourd'hui encore à certains jujjes. Il y a quelques années,

étant du jury dans une session d'assises, je remarquai, non sans étonnement, les pièces tendus à l'accusé par le président : « Vous faites bien , lui disaitil, d'entrer dans la voie des aveux. » Puis il se mettait à citer des faits cpie l'accusé, qui du reste me paraissait mériter fort peu d'intérêt, n'avait pas du tout avoués. ÎNIais le malheureux avait beau protester, notre trop zélé président n'en continuait pas moins à nous détailler, en phrases légèrement prétentieuses, les aveux que l'accusé n'avait pas faits. A la fin , l'avocat et le ministère public entendus , il fit un résumé qui ressemblait beaucoup trop à un léquisitoire, et le termina par ces malencontreuses paroles : « Messieurs les jurés, si dans une semblable affaire vous prononciez un verdict d'acquittement, vous commettriez un scandale judiciaire. » Il va sans dire qu'après cette belle injonction le jury s'empressa d'acquitter l'accusé.

N'est-ce pas là ce (jue blâme Montaigne , et n'a-t-il pas mille fois raison?

Pailant un peu plus loin des troubles qui agitent la France et des dangers qui la menacent chaque jour, il tient ce digne langage :

De se tenir chancelant et nicstis, de tenir son affection iiiniiobile et ScUis inclination, aux troubles de son

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