LIVRE TROISIEME
tes? Bon gré, mal gré, nous ne pouvons sortir des conditions de notre économie.
le n'ay gueres à ine prendre de mes faultcs, ou infortunes, à aultre <]u'à moy : car, en eflect, ie me sers rarement des advis d'aultruv, si ce n'est par honneur de cerimonie; sauf où i'ay besoIn(> d'instruction, de science, ou de la cognolssance du falct. Mais, ez choses où ie n'ay à employer que le iugement, les raisons estranjjieres peu- Acnt servir ù m'iippuyer, mais peu à me destourner : ie les escoute favorablement et décemment toutes; mais, qu'il m'en souvienne, ie n'en ay creu iusqu'à cotte heure que les miennes. Selon moy, ce ne sont (juc mousches et atomes qui promènent ma volonté : ie prise peu mes opinions; mais ie prise aussi peu celles des aultres. Fortune me paye di(jnement : si ie ne receois pas de conseil, l'en donne aussi peu. l'en suis fort peu enquis, mais i'en suis encores moins creu; et ne sçache nulle entreprinse publicque ny privée que mon advis aye redressée et ramenée. Geulx mesmes que la fortune y avoit aulcunement attachez , se sont laissez plus volontiers manier à toute aidtre cervelle qu'à la mienne. Gomme cil qui suis bien autant ialoux des droicts de mon repos, que des droicts de mon auctorité, ie l'aime mieulx ainsi : me laissant là, on faict selon ma profession, qui est de m'establir et contenir tout en moy. Ce m'est plaisir, d'estre désintéressé des affaires d'aultruy, et desjjagé de leur gariement.
Ainsi, cinieuse observation à faire, un esprit supérieur et d'une merveilleuse sagacité comme celui de
Montaigne était capable plus que tout autre de donner del)onsavis. Eh bien, Montaigne n'était pas écouté. Il le dit lui-même sans s'étonner et sans se plaindre, au contraire. Il aime mieux qu'on ne vienne pas le trouver pour cela , et c'est de sa part une preuve de (jrand bon sens. Le plus souvent les conseils ne plaisent pas et sont inutiles; on a dit spirituellement qu'ils Jie font plaisir (ju'ii ceux qui les donnent. Quant à ceux (pii les demandent, ils commettent, pour la plupai't, une cri-eur dont ils ne se rendent pas compte; ce n'est pas un conseil qu'il leur faut, c'est une approbation de ce qu'ils veulent faire.
F.ii touts affaires, quand Ils sont passez, coninionl que ce soit, l'y ai peu de regret; car cette iuiajjination me met hors de peine, qu'ils dcîhvoieut ainsi passer : les vovlà dans le {|rand cours de l'univers, et dans l'enchaisneiuc des causes stoïcques ; vostre fantasie n'en peult, par souhait et ima[;ination, rcimicr vui poinct, que tout l'ordre des choses ne renverse, et le passé, et l'advenir.
Mais c'est du fatalisme, cela! Il faut croire qu'ici Montai(]ne a été au delà de sa propre pensée.
Au demourant, ie liais cet accidentai repentir que
Taage apporte. Celuy qui disoit anciennement estre obligé
r aux années, dequoy elles l'avoicnt desfaict de la volupté,
avoit aultre opinion que la mienne : ie ne sçauray iamais