LIVRE TROISIEME
bon gré à l'impuissance, de bien qu'elle me face Xos
appetils sont rares en la vieillesse; une profonde satiété nous saisit aprez le coup : en cela, ie ne veois rien de conscience; le chagrin et la foiblesse nous impriment une vertu lasche et catarrheuse. Il ne nous fault pas laisser emporter si entiers aux altérations naturelles, que d'en abastardir nostre iugement. La ieunesse et le plaisir n'ont pas faict aultrefois que i'ave mescogneu le visage du vice en la volupté; ny ne faict, à cette heure, le desgoust que les ans m'apportent, que ie mescognoisse celuv de la volupté au vice : ores que ie n'y suis plus, i'en iuge comme si i'y estois. Moi, qui la secoue vifvement et attentivement, treuve que ma raison est celle mesme que i'avois en l'aage plus licencieux, sinon, à l'adventuie, d'autant qu'elle s'est affoiblie et empiree en vieillissant; et treuve que ce qu'elle refuse de m'enfourner à ce plaisir, en considération de l'interest de ma santé corporelle, elle ne le feroit, non plus qu'aultrefois, pour la santé spirituelle
SI i'avois à revivre, ie revivrois comme i'ay vescu :
ny ie ne plainds le passé, ny ie ne crainds l'advenir; et, si ie ne me deceois, il est allé du dedans enviion comme du dehors. C'est une des principales obligations que i'ave à ma fortune, que le cours de mon estât corporel ayt esté conduict chasque chose en sa saison; i'en ay veu l'herbe, et les fleurs, et le fruict; et en veois la seicheresse : heureusement, puisque c'est naturellement. le porte bien doulcement les maulx que i'ay, d'autant qu'ils sont en leur poinct, et qu'ils me font aussi plus favorablement souvenir de la longue félicité de ma vie passée : pareillement, ma sagesse peult bien estre de mesme (aille, en l'un
t'I en l'aultre temps; mais elle estoil bien de plus d'ex- . piolet et de meilleure g^race, verte, {jaye, naïfve, qu'elle n'est à présent, cassée, yrondense, laborieuse. le renonce doncques à ces reformations casuelles et douloureuses. Jl fanll que Dieu nous touche le courage; il fault que noslio conscience s'amende d'elle mesme, par renforcement (le nostre raison, non par Taffolblissement de nos appétits : la volupté n'en est en soy nv pasle ny descoidouree, pour estre apperceue par des yeulx chassieux et troubles.
On doibl aiiner la tempérance par l'ile mesme, et pour le respect de Dieu qui nous l'a ordonnée, et la chasteté; celle que les catarrhes nous preslent, et que ie doibs au bénéfice de ma cholicpie, ce n'est ny chasteté, ny tempérance : on ne peult se vanter de inespriser et combattre la \oliipté, si on ne la veoid, si on l'ignore, et ses grâces, et ses forces, et sa beauté plus alliayante; ie cognois l'une el l'aiiltre, c'est à nmy de le diie. Mais il me semble (ju'en la \iei liesse nos âmes sont subiecles à des maladies et imperléclioiis plus impoitunes qu'en la ieunesse; i»^ le disois estant ieuiic; lors on me donnoit de mon menton ]iar le nez : ie le dis encores à cette heui'e, (fue mon poil gris m'en donne le crédit. ?sous appelions sagesse la difficulté de nos hameiirs, le desgoust des choses présentes; mais, à la vérité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les changeons, et, .à mon opinion, en pis : oullre une sotte et caducque fierté, un babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, et la superstition, et un soing ridicule des richesses, lors que l'usage en est ]»erdu, i'y treuve plus d'envie, d'iniiistice et de malignité; elle nous attache plus de rides en res])rit qu'au visage; et ne se veoid point d'ames, ou fort rares, qui en