‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 188 sur 250 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

qu'on faict pour leur service : avecques celle science, elles commandent à baguetle, et régentent les régents et l'eschole. Si toutesfois il leur fasclie de nous céder en quov que ce soit, et veulent par curiosité avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à leur besoing : c'est un art folastre et subtil, desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diverses commoditez de l'histoire. En la philosophie, de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à inger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de nos trahisons, à régler la témérité de leurs propres désirs, à mesnager leur liberté, allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l'inconstance d'un serviteur, la rudesse d'un marv, et Fimportunité des ans et des rides, et choses semblables. Voylà, pour le plus, la part que ie leur assignerois aux sciences.

Vous voyez qu'il y avait des précieuses du temps de Juvënal et de Montaigne , comme du reste il y en a eu toujours. Montaigne ne montre pas une grande sévérité à leur égard. Molière, qui avait besoin de donner à son dialogue l'accent du théâtre, a frappé plus fort. Tout ce passage de Montaigne est admirable de grâce, d'esprit et de délicatesse, et les conseils qu'il donne aux femmes pour orner leur esprit , conseils d'une éternelle actualité, leur ouvrent, sans en faire des pédantes, un champ d'instruction d'une grande étendue. Que ce programme d'étude est charmant , en même temps qu'il est sérieux et plein de sens! C'est d'abord la poésie, ai-t folastre, tout en

montre, tout en phiisir, comme elles ; c'est l'histoire, c'est même la philosophie, clans les limites que la raison hi plus sévère ne peut qu'approuver. Je remarque peu de pages aussi helles dans tout le hvre des Essais. Il est vrai (ju'il y en a tant, que la dernière qu'on lit semhie tou|ours la meilleure.

De ma coin|)lexion, ie ne suis pas cuneniy de l'agitation des courts; i'y ai j>assc partie de la vie, et suis faict à nie porter alaigrement aux [;randes conipai{>nies, pourvcii que ce soil par intervalles et à mon poinct : mais cette mollesse de ingénient, dequoy ie parle, m'attache par force à la solitude. Voire chez mov, au milieu d'une l'amille peuplée, et maison des plus fréquentées, i'y veois des gents assez, mais rarement ceulx avecques qui i'aime à communiquer : et ie reserve là, et pour moy, et pour les aultres, une lihi'rtè inusitée; il s'y faict trefve de cerimonie, d'assistance et convoyements, et telles aultres ordonnances penihles de nostre courtoisie . oh! la servile et importune usance! Gliascun s'y gouverne à sa mode; y entretient ipii \eult ses pensées : ie m'y tiens muet, resvenr et enfernn'', sans offense de mes hostes.

Ce tableau d'intèrieiu' n'est -il pas des mieux réussis ?

Les hommes de la société et familiarité desquels ie suis en quesle, sont ceux qu'on appelle honnestes et habiles hommes : l'image de ceulx icy me desgouste des aultres.

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