LIVRE TROISIEME
C'est aussy pour moy un doiilx commerce, que celiiy des belles et honnestes femmes : nam nos qiioque oculos eruditos (lahemiis^ . Si l'ame n'y a pas tant à iouïr (ju'au premier, les sens corporels, qui participent aussi plus à cettuy cy, le ramènent à une proportion voisine de l'aultre; quoyque, selon moy, non pas eguale. Mais c'csl un commerce oii il se fault tenir un peu sur ses gaicies, et notamment ceulx en qui le corps peull beaucoup, commp en moy. le m'y eschaulday en mon enfance, et y souffris toutes les rages que les poètes disent advenir à ceulx qui s'y laissent aller sans ordre et sans ingénient; il est vray que ce coup de fouet m'a servy depuis d'instruction. C'est folie d'y attacher toutes ses pensées, et s'y engager d'une affection furieuse et indiscrette
Les biographies nous donnent peu de détails sur la jeunesse de Montaigne. Il est regrettable qu'il n'ait pas pensé à se servir de son style, aux images brillantes et hardies , pour nous laisser un brûlant récit de ses joies et de ses chagrins d'amour. Cela n'aurait pas fait un livre de morale ; mais il n'en aurait pas moins été beaucouj) lu.
Montaigne , sans faire fi de l'esprit chez les femmes, donne toute préférence à la beauté corporelle. C'est le côté vrai de la question. On dit bien aux femmes laides que l'esprit est préférable à la beauté. Mais elles seules le croient. Par exemple, elles n'en doutent pas !
' Car nous aussi nous avons des yeux qui s'y connaissent. Cicéron.
Au demourant, ie faisois (jiand compte de l'esprit, mais ponrven que le corps n'eu l'eust pas à dire; car, à rcspoudre en conscience, si l'une ou l'aultre des deux beautez debvoit nécessairement y faillir, i'eusse choisi de quitter plustost la spirituelle : elle a son usage en meilleures choses; mais au subiect de Famour, subiect qui piincipalemeut se lapporle à la veue et à rattouchement, on faict quelque chose sans les grâces de l'esprit, rien sans les grâces corporelles
xVprès le commerce des hommes et des femmes, voici celui des livres; aj)rès l'amitié et l'amour, voici l'étude. IMoiitaijjne vient de défijiir avec une {grande délicatesse de touche les amitiés de cœur et celles du monde. Il vient de parler de l'amour avec une franchise un peu sensuelle, où domine le sentiment de la forme et du l)eau. Ecoutez maintenant comme il décrit les charmes de la lecture et de l'étude. Les fins liseurs auiont plaisir à se reconnaître. Et qui est-ce qui n'aime pas les livres? Tout le monde les aime, cela va sans dire, même ceux ([ui ne lisent pas!
Ces deux coiiinicrccs sont fortuites et despendants d'aultrny; l'un est eu nu veux par sa raieté, l'aultre se flestrit avec l'aage : aiusin ils n'eussent pas assez pourveu au besoing de ma \ ie. Celuv des livres, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous : il cède aux premiers les aultres advantajjtîs; mais il a pour sa part la constance et facilité de son service. Gettuy cv costoye tout mon