‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 190 sur 250 · VUE TROISIEME · texte numérisé non relu

VUE TROISIEME

cours, et m'assiste par tout; il me console en la vieillesse et en la solitude; il me descharye du poids d'une oysifveté ennuyeuse, et me desfaict à toute heure des couipai- {>nics qui me faschent; il esmousse les poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une imagination opportune, il n'est que de recourir aux livres; ils me destournent facilement à eulx, et me la desrobbent : et si ne se mutinent point, pour vooir que ie ne les recherche qu'au default de ces aultres commodilez, plus réelles, vifves et naturelles; ils me receoivenl tousiours de mesme visage

Chez mov, ie me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d'où, tout d'une main, ie commande à mon mesnage. le suis sur l'entrée, et veoids soubs moy mon iardin, ma bassecourt, ma court, et dans la pluspart des membres de ma maison. Là ie feuillette à cette heure un livre, à cette heure un aulti'c, sans ordre et sans desseing, à pièces descousues. Tantost ie resve; tantost l'enregistre et dicte, en me proiuenant mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage d'une tour : le premier, c'est ma chapelle; le second, une chambre et sa suitte, où ie me

couche souvent, pour estre seul le passe là et la plus

part des iours de ma vie, et la plus part des heures du

iour : ie n'v suis iamais la nuit En hyver, i'y suis

moins continuellement; car ma maison est iuchee sur un tertre, comme dict son nom, et n'a point de pièce plus esventee que cette cy, qui me plaist un peu pénible et à l'escart, tant pour le fruict de l'exercice, que pour reculer de moy la presse. C'est là mon siège : l'essaye à m'en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coing à la communauté et coniugale, et filiale, et civile; par tout ailleurs ie n'ay qu'une auctorité verbale, en essence,

confuse. Misérable à mon gré, qui n'a chez soy, où estre à soy; où se faire particulièrement la court; où se cacher?—

Si quelqu'un me dict que c'est avilir les muses, de s'en servir seulement de iouet et de passetemps; il ne sçait pas, comme moy, combien vault le plaisir, le ieu, et le passetemps : à peine que ie ne die toute aultre fin estre ridicide

Voylà mes trois occupations favories et particulières : ie ne parle point de celles que ie doibs au monde par obligation civile.

Ainsi finit ce remarquable chapitre. Que de beautés de style et de pensées il renferme! Je re(;rctte en vérité de n'en avoir cité que des extraits. On m'a dit qu'un des plus spirituels auteurs de notre temps lisait tous les matins rpielques lettres de Voltaire, pour bien écrire. L'exemple est bon , et je serais d'avis qu'on en fit de même avec Montai(jne, ])Our bien a^jir.

CHx\PlTRE IV.

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