LIVRE TROISIÈME
Que l'enfance regarde devant elle; la vieillesse, derrière: estoit ce pas ce que siynifioit le double visage de lanus? Les ans m'entraisnent s'ils veulent, mais à reculons! autant que mes yeulx peuvent recognoistre cette belle saison expirée, ie les y destourne à secousses : si elle eschappe de mon sang- et de mes veines, au moins n'en veulx ie desraciner l'image de la mémoire;
Hoc est Vivere bis, vita posse priore frui '.
Puisque c'est le privilège de l'esprit, de se r'avoir de la vieillesse, ie luy conseille, autant que ie puis, de le faire : qu'il verdisse, qu'il fleurisse ce pendant, s'il peult, comme le guy sur un arbre mort. le crainds que c'est un (raistre; il s'est si estroictement affretté au corps, qu'il m'abandonne, à touts coups, pour le suyvreen sa nécessité : ie le flatte à part, ie le practique, pour néant ; i'ay beau essayer de le destourner de cette colligance, et luv présenter et Seneque et Catulle, et les dames et les danses royales; si son compaignon a la cholique, il semble qu'il l'ayt aussi : les puissances mesmes qui luy sont particulières et propres ne se peuvent lors soublever ; elles sentent évidemment le morfondu; il n'y a point d'alaigresse en ses productions, s'il n'en y a quand et quand au corps.
Nos maistres ont tort de quoy, cherchants les causes des eslancements extraordinaires de nostre esprit, oulfre ce qu'ils en attribuent à un ravissement divin, à l'amour, à l'aspreté guerrière, à la poésie, au vin, ils n'en ont donné sa part à la santé; une santé bouillante, vigoreuse, pleine, oisifve, telle qu'aultrefois la verdeur des ans et la sécurité
1 C est vivre deux fols que de pouvoir jouir de la vie passée. Martial.
me la foninissoient par venues : ce l'eu de gayelé suscite en l'esprit des eloises vifves et claires, oultre nostre clalrté naturelle, et entre les enthousiasmes, les plus gaillards, sinon les plus esperdus. Or bien, ce n'est pas merveille si un contraire estât affaisse mon esprit, le cloue et en tire un eflect contraire
Je souffre peine à me feindre; si que i'evite de
prendre les secrets d'aultruy en jjarde, n'ayant pas bien le cœur de desadvouer ma science : ie puis la taire; mais la niei , ie ne puis sans effort et desplaisir : pour estre bien secret, il le fault estre par nature, non par oblijjation. C'est peu, au service des princes, dVstre secrci , si on n'est menteur encores
Nous arrivons aux vers de Virgile. Montai^jne les a choisis parmi les plus beaux du huitième livre de l'Enéide. Il dépeint les dernieis feux de l'amour près de s'éteindre sous la place des années, et appelle à lui, j)Our collaborer à deux belles jmges, Virgile , Juvénal et le Tasse. Le penseur et le philosophe disparaissent pour faire place au poète, et c'est ainsi que l'inépuisable variété des motifs, ch; vives oppositions de tons, des contrastes pour ainsi dire violents d'un chapitre à l'autre, remplacent heureusement dans les Essais une actioji suivie, et cet intérêt continu et (jradué qui est pour la plu})artdes livides une indispensable condition desuccès. On dirait vraiment que Montai[jne
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faisait de l'art sans le savoir, comme un siècle plus tard M. Jourdain, le bourgeois gentilhomme, faisait de la prose. Mais ne nous y trompons pas ; Montaigne, avec sa prodigieuse pénétration d'esprit, savait certainement que faire de l'art sans qu'il y paraisse le moins du monde est une perfection aussi difficile qu'ingénieuse à réaliser.
le ne sçais qui a peu malmesler Pallas et les Musos avecques Venus, et les refroidir envers l'Amour; mais ie ne veois aulcunes deités qui s'adviennent mieulx, ny qiu s'entredoibvent plus. Qui estera aux Muses les imaj^inations amoureuses, leur desrobbera le plus bel entretien qu'elles ayent et la plus noble matière de leur ouvrage; et qui fera perdre à rAmoiir la communication et service
de la poésie, l'affoiblira de ses meilleures armes le ne
suis pas de si longtemps cassé de Testât et suitte de ce dieu, que ie n'aye la mémoire informée de ses forces et valeurs ;
xVgnosco veteris vestigia flammie ' ;
il y a encores quelque demeurant d'esmolion el chaleur aprez la fiebvre :
Nec mihi deficiat calor liic, liiemantibus annis^!
Tout asseiché que ie suis et appesanty, ie sens encores quelques tiedes restes de cette ardeur passée :
' Je reconnais la trace d'une ancienne passion. Virgile, Enéide, 1. IV.
2 Que cette chaleur ne m'abandonne pas dans l'hiver de ma vie ! (Ce vers est probablement d'un moderne.)
368 ETUDE SUR LES ESSAIS DE MONTA IGiNE.
Quai F alto Egeo, perche Aqniloiie o Noto Ce.sril, l'he tutto piiina il volse e scusse, Non s' acchcta e{;li perô : ina 'I suono e '1 moto Rifien dell' onde anro agitate e {[rosse ^ :
mais, de ce que ie m'y entends, les forces et valeur de ce dieu se treuvent plus vifves et plus animées en la peincture de la poésie, qu'en leur propre essence,
Et versus iligitos lialiet- :
elle représente ie ne sçais quel air plus amoureux que l'Amour mesme. Venus n'est pas si belle toute nue, et vifve, et haletante, comme elle est icy chez Virgile :
Dixerat; et nivcis liine atqiie liine diva lacertis Giinctanteni ainj)Iexu molli fovct. Ille repente Acce])it solitam Hammam ; iiotusque medullas Intiavit calor, et labefacla per ossa ciULUiit : Non secus at<]Mif (jlim tcjnitiii (luiuii rii[)ta corusco Ignea rima micans percurrit Inmiiie nimbos.
Ea verija lociiliis,
Optatos dédit amplexus ; placidiimqne petivit Coniiigis infiisus greniio ])cr meiidira suporem -^
Montaijjne ne veut pas de l'amour dans le mariage. Il pense aussi qu'il y a peu de bons mariages. C'était
' Ainsi la mer Egée, liouleversée jiar le Notas et l'Aquilon, ne s'apaise pas après la tempête; longtenq)S irritée, elle s'agite et mnr. mure encore. Lk Tassk, Jihusulein ddiviée.
~ Le vers a des dcjigts. Juvknal.
3 Elle dit; et, comme il balance, la déesse passe autour de luises bras blancs comme la neige, et le réchauffe d'un doux endjrasse-