LIVRE TROISIÈME
Ce que Virgile dict de Venus et de Vulcan, Lucrèce l'avoit dict plus sortablemeut dune iouïssance desrobbee d'elle et de Mars :
Relll fera mœnera Mavors Armipotens rej;it. in ;;ipiiiinin qui nepc tiuiiii -if* Rciirit, iftorno dcviiiclii-; ^iiliirir amoi'is ;
Pascit amore avidos inhians in te, dea , visus, Eque tuo pendet resupini spiritns ore : IIiiiic tu, diva, tuo recubantem corpore sancto Circuuifiisa super, suaveis ex ore .loquelas Funde '.
Il est intéressant de comparer ces A^ers.de Lucrè(;e avec ceux de Virgile qui sont à la page 368. Montaigne semble ici préférer Lucrèce à Virgile. Il serait permis d'hésiter dans le choix de ces admirables poésies. Lucrèce, Virgile, Horace, Juvénal, ces grands poètes que l'auteur des Essais se plaît à citer si souvent, ne sont-ils pas les gloires impérissables de la langue latine, la plus belle de toutes les langues? Je m'imagine que Montaigne les savait par creur, à peu de chose près, lui qui prétendait n'avoir pas de
1 Mars , ce dieu puissant par les armes , qui préside aux cruels exercices de la guerre, se rejette souvent sur ton sein, dompté qu il
est par la blessure éternelle de l'auiour Absorbé en toi , déesse,
il nourrit d'amour ses yeux avides, et, en se renversant, il est comme suspendu à ta bouche. Lorsqu'il repose ainsi sur ton corps sacre, o déesse, enlace-le dans tes bras, et laisse échapper des plaintes caressantes. Lucrèce.
mémoire. Chez lui peut-être cette précieuse faculté était docile ou rebelle suivant les sujets c[ui lui étaient présentés, de même que certaines personnes ont l'oreille fine pour écouter ce qui leur plaît, mais un peu dure pour ce qu'elles ne veulent pas entendre.
Cette citation de Lucrèce est suivie de plusieurs pages de critique littéraire tout à lait remarquables.
Quand le rumine ce rciiclt, pascit, Ininans, molli, fovet, mcdullas, labefacta, jycndct , pcrairiit, et cette noble cirriimfusa , incre (bi ;;cnlil infusiis, i'ay dcsdaing de ces menues poinctes et allusions \erbales qui nasquirent depuis.
Ces mots latins, détachés des deux citations que Montaigne nous donne de Lucrèce et de Virgile, signalent une imitation laite par Virgile, qui avait à peine dix-huit ans quand Lucrèce termina ses jours par un suicide. C'est b; mot lufusus dans Virgile imité du mot circumfusa dans Lucrèce. J'ai cru pouvoir donner cette explication parce que, contre son habitude, iMontaigne s'exprime ici d'une manière affectée et peu claire. Je n'aimepas la « noble circutnfusa , mère du gentil injusus " . C'est là du style précieux, s'il en fut jamais, et pourtant Montaigne en est l'ennemi déclaré. Il va nous !e dire à l'instant :