‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 200 sur 250 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

A ces bonnes gents, il ne falloit d'ai(;uë et subiile rencontre : leur lanya^j^e est tout plein, et {jros d'une vigueur naturelle et constante : ils sont tout epi(}raiTinie; non la queue seulement, mais la teste, l'estomacli, et les pieds. Il n'y a rien d'elforcé, rien de traisnant, tout y marche d'une pareille teneur : contextus virilis est; non sunt circa floscuios occupali\ Ce n'est pas une éloquence molle, et seulement sans offense : elle est nerveuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et ravit; et ravit le plus les plus forts esprits. Quand ie veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, ie ne dis

pas que c'est Bien dire, ie dis qne c'est Bien penser

Cette peincture est conduicte, non tant par dextérité de la main, comme pour avoir l'obiet plus \ itvement empi'einct en l'ame. Gallus |iarIo simplement, jiarce qu'il conceoit simplement : Horace ne se contente point d'une superficielle expression, elle le trahiroit; il veoid plus clair et plus oultre dans les choses; son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures, pour se représenter; et les luy fault oultre l'ordinaire, comme sa conception est oultre l'ordinaire. Plutarque dict qu'il veid le langage latin par les choses : icy de mesme; le sens esclaire et produict les paroles, non plus de vent, ains de chair et d'os; elles signifient plus qu'elles ne disent

Le maniement et employte des beaux esprits donne pi'ix à la langue; non pas l'innovant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et divers services, l'estirant et ployant : ils n'y apportent point de mots, mais ils en-

' Leur discours est un tissu solide : ils ne songent pas à l'orner de petites fleurs. SÉnÈque.

richisseat les Icuis, appesantissent et enfoncent leur sijjnification et leur usage, luy apprennent des mouvements inaccoustumez, mais prudemment et ingénieusement. Et combien peu cc'la soit donné à touts, il se veoid par tant d'esciivains François de ce siècle : ils sont assez hardis et de,sdai{;neux, pour ne suvvre pas la route commune; mais lanlte d'invention et de discrétion les perd; il ne s'y veoid qu'une misérable affectation d'estrangeté, des deso"uisemeiits iVoids et absui'des, qui, au lieu (Tcslever, abliaftent la matière: pourxeu cpTiis se gorgiascut en la nouwllelé, il ne leuj- chault de rcflîcace; pour saisir vu nouveau mot, ils quittent Tordinair»^, souvent plus fort et plus nerveux.

Combien cF écrivains de nolic temps devraient faire pruHt de ces excellentes observations! Ils s'en garderont bien toutefois, et leurs prétendues innovations, a])rès avoir brilb' quelques jours à peine d'un faux ("clat, disparaîtront, avec leurs livres, dans le ;>ouffrc de Toubli. Il doit être bien lar^o et jjien profond, quand on pense à la quantité innombrable de volumes sur lesquels il s'est refermé.

En nostre langage ie licvc as.^j/. d esfotfe, mais un peu laulte de façon : car il n'i>.sl rien qu'on ne leist du iargon de nos cliasses et de nostrc guerre, qui est un généreux terrein à emprunter; et les formes de pai'ler, comme les herbes, s'amendent et fortifient en les transplantant. le le treuve suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoreux suflisanurieut : il succoml)e ordinairement à une

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