LIVRE TllOI-SlEMK
puissante conception : si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il languit soubs vous, et fleschit; et qu'à son default le latin se présente au secours, et le grec à d'aul- Ires. D'aulcuns de ces mots que ie viens de trier, nous en appercevons plus nialayseement l'énergie, d'autant que l'usage et la fréquence nous en ont aulcunement avily et rendu vulgaire la grâce; comme en nostre commun, il s'y rencontre des phrases excellentes, et des métaphores, desquelles la beauté flestrit de vieillesse, et la couleur s'est ternie par maniement trop ordinaire : mais cela n'osto rien du gousf à ceulx qui ont bon nez, ny ne déroge à la gloire de ces anciens aucteurs qui, comme il est vraysemblable, meirent premièrement ces mots en ce lustre.
Quand i'escris, ie me pat^sc bica de la compaignie et souvenance des livres, de peur qu'ils n'interrompent ma forme; aussi qu'à la vérité les bons aucteurs m'abbattent par trop, et rompent le courage : ie fais volontiei's le tour de ce peintre, lequel, ayant misérablement représenté des coqs, deffendoit à ses garsons qu'ils ne laissassent venir en sa boutique aulcun coq naturel
On sait que le style uc ■:iu;.Lii^ne avait quelque ëtraufjeté, même au temps où il écrivait. Il était, si l'on peut dire ainsi, habillé à rancieunc mode et sentait la province. Mais c'était de parti pris, comme l'explique le passage suivant :
Pour ce mien desseing, il me vient aussi à propos d'escrire chez moy, en pais sauvage, où personne ne m'ayde, ny me relevé; où io ne hante communément homme qui
384 El'UDE SUR LES ESSAIS DE MONTAIGNE.
entende le latin tic son patenostrc, et de François un peu moins. le l'eusse faict meilleur ailleurs, mais Fouvrajje eust été moins mien : e( sa fin piincipale et perfection, c'est d'estre exactement mien. le corrigerois bien une eireur accidentale, deqiioy ie suis plein, ainsi que ie cours inadvertemment ; mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m'a dict, ou que moy mesme me suis dict : Il Tu es trop espez en figures : Voylà un mot du creu de Gascoiyiie : Voylà une phrase dangereuse (ie n en refuis aulcune de celles qui s'usent emmy les rues fiançoises; ceulx qui veulent coml)attre l'usage par la grammaire se mocquent) : Voylà un discours ignorant : Voylà un discours paradoxe : Va\ xoylà un lro|) fol : Tu te ioues souvent; on estimera (|ue tu dies à dioict ce que tu dis à feincte. >; « Oui, fois ie; mais ie corri^je les faultes d'inadvertance, non celles de coiisdniie. l'^sl ce pas ainsi que ie parle par tout? me represenle ie pas vifvement? suffit, l'ai faict ce que i'ay voulu : tout le monde me recognoist en mon livre, et mon livje en nioy. »
En lisant cette })a(}o , on se rend compte, mieux encore qu'on ne l'avait pu faire jusqu'ici, de l'ori^jinalité tout exceptionnelle et du caractère d'individualisme qui font des Essais un livre vraiment unique.
Mais mon ame me desplaist, de ce qu'elle produict ordinairement ses plus profondes resveries, plus folles et qui me plaisent le mieulx, à l'improuveu et lors que ie les cherche moins, lesquelles s'esvanouïssent soubdain ,