LIVRE TROISIÈME. Vil
vie, que de luy proposer iiiccssamnient la diversité de tant d'aultres vies, faiitasies el usances, et luy faire (jouster une si perpétuelle variété de formes de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif, ny travaillé; et cette modérée agitation le met en haleine. le me liens à clieval sans desmonter, tout choliqueux que ie suis, et sans m'y ennuyer, huict et dix heures....; nulle saison m'est ennemie, que le chauld aspre d'un soleil poignant; car les ombrelles, dequoy, depuis les anciens Romains, l'Italie se sert, chargent plus les bras qu'ils ne deschargent la teste l'aime les phiyes et les crottes, comme les cannes. La mutation d'air et de climat ne me touche point; lout ciel nx'est un : ie ne suis l)attu que des altérations internes que ie produis en moy; et celles là m'arrivent moins en voyageant. le suis mal aysé à esbranler; mais estant avoyé, ie vois tant qu'on veult : i'estrive autant aux petites entreprinses qu'aux grandes, et à m'equiper pour faire une iournée et visiter un voysin, que pour un iuste voyage, l'ay apprins à faire mes iournees, à l'espaignole, d'une traicfe; grandes et raisonnables iournees : et, aux extrêmes chaleurs, les passe de nuict, du soleil couchant iusques au levant. L'aultre façon, de repaistre en chemin, en tumulte et haste, pour la disnee, nommeement aux courts iours, est incommode. Mes chevaulx en valent mieulx : iainais cheval ne m'a failly, qui a sceu faire avecques moy la première iournee. le les ahbruve partout; et regarde seulement qu'ils aient assez de chemin de reste, pour battre leur eau. La paresse à me lever donne loisir à ceulx qui me suyvent de disner à leur ayse, avant partir : pour moy, ie ne mange iamais trop tard; l'appétit me vient en mangeant, et point aultrement; ie n'ay point de faim qu'à table
420 ÉTUDE SUR LES ESSAIS DE MONT A I G iN E.
Montaigne voyageait seul et laissait sa femme à la maison. Il nous le dit, et part de là pour faire cpielques reflexions sur les devoirs de la femme dans le ménage. On pourrait croire qu'elles ont plus d'une lois servi à Molière.
La plus utile el honnorable science et occupation à une uiere de famille, c'est la science du mesnaye. l'en veois quelqu'une avare : de iiiesna{)ieres, fort peu; c'est sa maistresse qualité, et qu'on doibt chercher avant toute aultre, comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauver nos maisons. Qu'on ne m'en parle pas : selon que l'expérience m'en a apprins, ie requiers d'une femme mariée, au dessus de toute aultre vertu, la vertu œconomique. le l'en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le [jouvernement en main. le veois avecques despit, en plusieurs mesna^jes, monsieur revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy, que madame est encores aj)iez à se coeffer et attiffer en son cabinet : c'est à faire aux roynes; encores ne sçais ie : il est ridicide et iniuste que l'ovsifveté de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et tiavail
Vous savez ce que madame Pernelle dit à sa bru , la charmante Elmire , dans la première scène de TartiiJJ'e :
Vous êtes dépensière; et cet état me blesse, Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. Quiconque à son mari veut plaire seulement. Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
LIVUE TROISIEME. 421
Montaigne nous transporte au chevet d'un mourant, et se plaint de ce qu'on assiège ses derniers moments de mille imporlunitcs. Ou ne veut pas le laisser mourir en repos. N'est-ce pas vrai trop souvent? Et voyez comme la scène est bien décrite :
Si ie craignois de mourir en aultre lieu que celuy de ma naissance; si ie pensois mourir moins à mon ayse, esloinfjné des miens; à peine sortirois ie hors de France : ie ne sortirois pas sans cffroy hors de ma paroisse; ie sens la mort qui me pince continuellement la gorge ou les reins. ÎMais ie suis aultrement faict; elle m'est une par tout. Si toutesfois i'avois à choisir, ce seroit, ce crois ie, plustost à cheval, que dans un lict; hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de crevecœur que de consolation à prendre congé de ses amis : i'oublic volontiers ce debvoir de uostrc entregent : car des offices de l'amitié, ccliiy là est le seul desplaisant; et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et éternel adieu. S'il se tii-e quelque commodité de cette assistance, il s'en tire cent incommoditez. l'ay vcn plusieurs, moui'ants bien piteusement, assiégez de tout ce train ; cette presse les esloufCe. C'est contre le debvoir, et est tesmoiguage de peu d'affection et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos : l'un tormente vos yeulx, l'aultre vos aureilles, l'aultre la bouche; il n'y a sens, ny membre, qu'on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d'ouïr les plainctes des amis; et de dcspit, à l'adventure, d'ouïr d'aultres plainctes
feiuctes et masquées. Qui a tousiours eu le goust tendre,
422 ETUDE SUR LES ESSAIS DE MO^"TAIGiNE.
affoibly, il l'a encons plus : il luv l'aiilt, on une si fjrande nécessité, une main doulce, et accommodée à son sentiment, pour le grater iustement on il luy cnit; ou qu'on ne le grate point du tout. Si nous avons besoing de saye femme, à nous mettre an monde, nous avons bien besoin}} d'un homme encores plus sa(;e, à nous en tirer. Tel, et amy, le fauldroit il acheter bien chèrement pour le service d'une telle occasion.
Montaigne tient peu aux rencontres que l'on fait en voyage; mais il estime à un haut prix un compapnon de vovane bien clioisi. C'est en effet le
lu J u
rara avis que ce compagnon. Qu'arrive-t-il bien sonvent? on part avec un ami, un ami intime. C'est la piemière fois qu'on voyage ensemble, et voilà deux caractères nécessairement différents mis à une iHide épreuve. Au lieu du plaisir des visites mutuelles et de la canserie, plaisir toujours vif, (|uelquc fré(pi';nt qu'il soit, c'est la vie cominime, du matin au soir, avec le choc inévitable d'babitndes qui ne s'entendent pas. Au bout de quinze jours on se sépare à peu près ou tout à fait brouillés. Si Ton va jusqu'à la Hn , jusqn'au retour, en se quittant on éprouve un immense sonlagement, et, a])rès une cordiale poignée de main, l'on se dit tout bas : « Enfin je suis » donc libre! me voilà délivré! » Quant aux rencontres de voyage, il n'en faut pas dire trop de mal.