LIVRE TROISIEME. h%i
Elles ont quelque chose de bon, c'est la facilité de se quitter.
Au demouraul, la pluspart des conipaignles fortuiles que vous rencontrez en chemin ont pins d'incommodité que de plaisir : ie ne m'y attache point, moins astenre que la vieillesse me particularise et séquestre aulcunement des foi'mes communes. Vous souffrez pour aultruy, ou aultruy pour vous : l'un et l'aultre inconvcuient est poisaut; mais le dernier me semble encores plus rude. C'est une rare forlutie, mais de soulagement inestimable, d'avoir un lionneste homme, d'entendement ferme, et de mœurs conformes aux vostres, qui aime à vous suyvre : i'en ay eu faultc extrême en touts mes voyages. Mais une telle compaignie, il la fault avoir choisie et acquise dez le logis. Nul plaisir n'a saveur pour mov, sans communication : il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l'ame, qu'il ne me fasche de l'avoir produicte
seul, et n'ayaut à qui l'offrir L'opinion d'Archytas
m'agrée, " qu'il feroil desplaisant, au ciel mesme, et à se promener dans ces grands et divius corps célestes, sans l'assistance d'un compaignon >»
Vers la fin de ce long chapitre, il faut remarquer plusieurs belles pages sur Rome. Le style et le sentiment sont tout à fait dignes du sujet.
l'ay veu ailleurs des maisons ruynees, et des statues, et du ciel, et de la terre : ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray; et si pourtant ne sçaurois rcvcoir si souvent le tumbeau de cette ville, si grande et si puissante, que ie ne l'admire et révère. Le soing des morts
nous est en recommcndation : or, i'ay esté nouiry, dez mon enfance, avecqiies ceulx icy; i'ay en cognoissance des affaires de Rome, long temps avant que ie l'aye eue de ceulx de ma maison : ie sçavois le Capilole et son plan, avant que ie sceusse le Louvre; et le Tibre, avant la Seine. Tay eu plus en teste les conditions et fortunes de Lucullns, 3Ietellus, et Scipion, que ie n'ay d'aulcuns hommes des nostres ; ils sont trespassez; si est bien mou père aussi entièrement qu'culx, et s'est esloingné de moy et de la vie, autant en dix-huict ans, que ceulx là ont faict en seize cents; duquel pourtant ie ne laisse pas d'embrasser et practiquer la mémoire, l'amitié et société,
d'une parfaicte union et tresvifve Me trouvant iiuitile
à ce siècle, ie me reiecte à cet aultre; et eu suis si embabouïné, que l'eslat de cette vieille Rome, libre, iuste et florissante (car ie n'en aime ny la naissance, ny la vieillesse), m'intéresse et me passionne : par quoy ie ne sçaurois reveoir si souvent l'assiette de leurs rues et de leurs maisons, et ces ruynes profondes iusques aux antipodes, que ie ne m'y amuse. Est ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veue des places que nous scavons avoir esté hantées et habitées par personnes desquelles la mémoire est en recommcndation, nous esmeut aulcunement plus qu'ouïr le récit de leurs faicts, ou lire leurs escripts? Tanta vis adinonitioiùs inest in locisl... Et ici quidern in hac nrhe infinitnni; (jiiaciin\que enim ingredinuir, in aliijtKtin Itisloridin iwsfiijium poniinus '. Il me plaist de considérer leur visage, leur port, et leurs vestements : ie
1 Tant les lieux (jnt par en\-inèiiie.s une véiital)le puissance d'euseiynenienl. Il n'est rien clans cette vill(' qui n'avertisse la pensée; et partout où l'on met le jiicd, on niarclie pour ainsi dire sur quelque histoire niémorabie. CicÉnON.