LIVRE TROISIEME
iiients cstrangcs se cachent devant moy. lo n'ay vu monstre et miracle au monde, plus exprez que moy mesme
Je donne place ici à une excellente appréciation faite par M. Villemain. Encore nn nom illustre qui vient affirmer la juste gloire de l'auteur des Essais :
«Le scepticisme de Montaijjne, plus modéré que celui de tant d'autres philosophes, ne touche jamais aux principes conservateurs de l'ordre social; sa raison en a d'autant plus de force pour attaquer les préjugés ridicules ou funestes dont ses contemporains étaient infatués; et d'abord n'oublions pas que le siècle de INIontaigne était encore le temps de l'astrologie, des sorciers, des faux miracles, et de ces guerres de religion, les plus cruelles de toutes; n'oublions pas que les hommes les plus respectables partageaient les erreurs et la crédidité du vulgaire; et qu'enfin, écrivant plusieurs années après l'auteur des Essais, le judicieux de Thou rapportait, et croyait peut-être, toutes les absurdités merveilleuses qui fout rire de pitié dans un siècle éclairé. »
Il s'enyendre beaucoup d'abus au monde, ou, pour le dire plus hatdiement, touts les abus du monde s'engendrent, de ce qu'on nous apprend à craindie de faire profession de nostre ignorance, et que nous sommes tenus
436 ÉTUDE SUR LES ESSAIS DE MOJNT AIGrs^E.
d'accepter tout ce que nous ne pouvons réfuter : nous parlons de tontes choses par préceptes et resolution. Le style, à Rome, portoit que cela niesnie qu'un tesnioiny deposoit |iour Tavoir vu de ses yeulx, et ce qu'un iuge ordonnoit de sa plus certaine science, estoit conceii en celle l'ornie de parler, ^i II me semlde. » On me faict haïr les choses vravsend)lables, quand on me les plante pour infaillibles
Nous voulons savoir, môme quand nous ne savons pas; nous ne voulons jamais convenir de notre ignorance, et rien pourtant n'est ])1ns conforme à la raison. Mais quelle transformation dans ce monde le jour ou la raison sera plus forte (jue la vanité!
Voire dca, il y a quelque i[fnorance forte et gene-
leuso, qui ne doiht rien en honneur et en coulage à la science : ijjnorance [)our laquelle concevoir il n'y a pas moins de scienc qu'à concevoir la science
Montaigne, ne croyant pas aux sorciers, trouve fort blâmable qu'on les livre au feu : « Ce ne sont « pas des sorciers, s'ecrie-t-il, ce sont des fous, » donnez-leur de l'ellëbore, et ne les brûlez pas. » Mais il a beau dire, il a beau faire parler la raison, il n'est pas écouté. C'était encore trop tôt. Rendons grâce à ces hommes supérieurs qui ont osé les premiers , non sans danger alors , protester contre d'absurdes et cruels préjugés. Ils ont ouvert la voie