LIVRE TROISIEME. /, V
En ces maladies populaires, on peiill distinguer, sur le commencement, les sains, les malades; mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s'en sent, et la teste et les talons : aulcune partie n'est exempte de corruption; car il n'est air qui se hume si youluenient, qui s'espande et pénètre, connue faict la licence.
Montaigne fut pille, et vit sa maison à la merci d'une soldatesque en furie.
l'encourus les inconvénients que la modération
apporte en telles maladies : ie feus pelaudé à toutes mains; au Gibelin, i'estois Guelphe; au Guelphe, Gibelin : quelqu'un de nu^s poètes dict bien cela, mais ie ne sçais où c'est. La situation de ma maison, et l'accointance des hommes de mon voysinage, me presentoient d'un visage; ma vie et mes actions, d'un anitre. Il ne s'en faisoit point des accusations formées, car il n'v avoit où mordre; ie ne desempare iamais les loix, et qui m'eust recherché, m'en eust deu de reste : c'estoient suspicions muettes qui couroient soubs main, ausquelles il n'y a iamais faulte d'apparence, en un meslange si confus, non plus que d'esprits ou envieux ou ineptes. l'aide ordinairement aux presumptions iniurieuses que la fortune semé contre moy, par une façon que i'ay, dez tousiours, de fuyr îi me iustificr, excuser et interpréter; estimant que c'est mettre ma conscience en coin promis, de plaider pour elle
Après la guerre civile, ce fut la peste; cruelles épreuves dont Montaigne nous donne ici l'émouvante description.
Wi ÉTUDE SUR LES ESSAIS DE MONTAIGNE.
Voicv un aiillre rengr(>{jeiiient de mal qui ni'aniva à la siiitte du reste : Kt dehors et dedans ma maison, ie feus accueilly d'une peste, véhémente au prix de toute aultre : car, comme les corps sains sont subiects à plus griefves maladies, d'autant qu'ils ne peuvent esire forcez que par celles là; aussi mon air tressalubre, où, d'aulcune mémoire, la conta(>ion, bien que voysine, n'avoit sceu prendre pied, venant à s'empoisonner, produisit des effects estraufjfes :
Mista senum et iiivcnuiu deiisaiitur fmiera ; niiUiim Sa>va caput Proserpina fii{;it * :
i'cus à souffrir cette plaisante condition, que la veue de ma maison m'estoit effroyable; tout ce qui y estoit, estoit sans {jarde, et à l'abandon de qui en avoit envie. Moy, qui suis si hospitalier, feus en trespenible queste de retraicte pour ma famille; une famille esgaree, faisant peur à ses amis et à soy mesme, et horreur, où qu'elle chercliast à se placei- : ayant à chanj^er de demeure, sonbdaiu qu'un de la troupe commenceoit à se douloir du bout du doiyt; toutes maladies sont alors prinses pour peste; on ne se donne jias le loysir de les recoynoistre. El c'est le bon, que, selon les règles de l'art, à tout dan- {jier qu'on approche, il fault estre cjuarante iours en transe de ce mal : l'imajjination vous exerceant ce pendant à sa mode et enfiebvrant vostre santé mesme. Tout cela m'eust beaiuoiqi moins touché, si ie n'eusse eu à me ressentir de la peine d'aultruy, et servir six mois misérablement de guide à cette caravane; car ie porte en moy mes pi-eservatifs, qui sont, resolution et souffrance. L'ap-
* Les obsèques des jeunes et des vieux s'amoncellent en foulle; nul nVsclia;)peà la l'iuclIcProeerjiine. lIoiivcE. (Trail. dr M"''t]eGouinn\'.)