‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 236 sur 250 · LIVRE TROISIEME. hUl · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. hUl

sait si cette tête bizarre et singulièrement disgraciée n'a pas été pour un millionième dans sa célébrité?

Socrates a esté un exemplaire parfaict en toutes grandes qualitez. l'ay despit qu'il eust rencontré un corps et un visage si disgraciez, comme ils disent, et si disconvenable à la beauté de son ame; luy si amoureux et si affolé de la beauté : nature luy feit iniustice

le ne puis dire assez souvent combien l'estime la beauté qualité puissante et advantageuse : il l'appelloit, « une courte tyrannie; » et Platon, <i le privilège de nature. » Xous n'en avons point qui la surpasse en crédit : elle tient le premier reng au commerce des hommes; elle se présente au devant; seduict et préoccupe nostre ingénient, avecques grande auctorité et merveilleuse impression. Phryné perdoit sa cause entre les mains d'un excellent advocat, si, ouvrant sa robbe, elle n'eust corrompu ses iuges par l'esclat de sa beauté

Un de nos plus habiles peintres, M. Gérôme, a représenté ce trait de voluptueuse audace de la belle Thespienne, dans un charmant tableau, bien peint, très-spiiMtuel, où la grâce la plus exquise fait accepter une grande hardiesse de nudité.

C'est une foible garantie que la mine; toutesfois elle a quelque considération : et si i'avois à les fouetter, ce seroit plus rudement les meschants qui desmentent et trahissent les promesses que nature leur avoit plantées au front; ie punirois plus aigrement la malice, en une apparence débonnaire. Il semble qu'il v avt aulcuns vi-

.sa{jcs heureux, d'aultros inalenconfreux : et crois qu'il y a quelque arl à distinguer les visages débonnaires, des niais; les sévères, des rudes; les malicieux, des chagrins; les desdaigiieux, des jnelancholiques, et telles aultres qualitez voysines. Il v a des heautez, non fieres seidonient, mais aigres; il v en a d'aultres doulces, ef encorcs au delà, fades : d'en prognostiquer les adventuies futures, ce sont matières que ie laisse indécises.

Après avoir dit qu'il a une apj)arence favorable, et en forme, et en interpreiaiion, et raconté deux aventures où son visage et sa franchise l'avaient tiré de danjjers sérieux, Montai(»iie ajoute ces quelques mots (iiii i)ei(jnent son ànte douce et Ijelle :

Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes veulx et en ma voix la simplicité de mon intention, ie n'eusse pas diiié sans querelle et sans offense, si long temps, avecfjiies cette indiscrette liberté de dire à tort et à droict ce qui me vient en fantasie, et iuger témérairement des choses. Cette façon peult paroistre, avecqui's raison, incivile et mal accommodée à nostre usage; mais oultrageuse et malicieuse, ie n'av veu personne qui l'eu avt iugee; nv qui se soit picqué de ma liberté, s'il l'a receue de ma bouche : les paroles redictes ont, comme aultre son, aultre sens. Aussi ne hais ie personne; et suis si lasche à offenser, que, |)our le service de la raison mesme, ie ne le puis faire; et, lorsque l'occasion m'a convié aux condamnations criminelles, i'ay plustost manqué à la iustice : lit niayis /jcccari nolini, c/uani salis

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