LIVRE TROISIÈME
mieulx n'en avoir point du tout, que de les avoir en tel nombre que nous avons.
Le roy Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, pourveut sagement <|u'on n'y menast aulcuns escholiers de la iurisprudence, de crainte que les procez ne peuplassent en ce nouveau monde, comme estant science, de sa nature, génératrice d'altercation et division : iugeant avecques Platon, que « C'est une mauvaise provision de païSj que iurisconsultes et médecins. »
lamais deux hommes ne ingèrent pareillement de mesme chose; et est impossible de veoir deux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme à diverses heures.
Il est difficile de mieux exprimer la diversité infinie et l'extrême mobilité de nos esprits.
Nous sommes eu pleine jurisprudeiice. Ce n'est plus Montaigne, c'est le conseiller au parlement de Bordeaux qui écrit. Nous ne pouvons le^uivre pas à pas, et nous passons plus loin à une page intéressante au point de vue des mœurs judiciaires de cette époque :
Puisque les loix éthiques, qui regardent le debvoir particulier de chascun en soy, sont si difficiles à dresser, comme nous veoyons qu'elles sont; ce n'est pas merveille si celles qui gouvernent tant de particuliers le sont dad-
vantage. Considérez la forme de cette iusticc <jui nous régit; c'est un vray tesiii()i{;nage de riiumaine iinl)ecillité : Tant il v a de conlradiclion et d'erreur! Ce <jue nous trouvons laveur et rigueur en la iustice, et y en trouvons tant, que ie ne sçais si l'entredeux s'y treuve si souvent, ce sont parties nialadifves et ruenibres iniustes du corps niesnie et essence de la iustice. Des païsans viennent de ni'advertir en haste qu'ils ont laissé présentement en une forest (jui est à mf)v, un homme meurtry de cent coups, (pii respire cncores j et qui leui' a deijiand('' de l'eau par [)itié, et du secours pour le soublever : disent qu'ils n'ont osé l'approcher, et s'en sont f'uvs, de peur que les gents de la iustice ne les v attrapassent, et, comme il se faict de ceulx qu'on rencoulrc prez d'un homme tué, ils n'eussent à rendre compte de cet accident, à leur totale ruyne; n'avants ny suffisance, nv argent, pour deffendre leur innocence. Que leur eusse ie dict? il est certain que cet office d'humanité leseustmis en peine.
Combien avons nous descouvert d'innocents avoir esté punis, ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y a il en ({ue nous n'avons pas descouverts? Cecy est advenu de mon temps : Certains sont condamnez à la mort pour un homicide; l'arrest, sinon prononcé, au moins conclu et arresté. Sur ce poinct, les iuges sont advertis, par les officiers d'une cour subalterne voysine, qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels advouent disertement cet homicide, et apportent à tout ce faict une lumière indu- Intable. On délibère si pourtant on doibt interrompre et différer l'exécution de l'arrest donné contre les premiers : on considère la nouvelleté de l'exemple, et sa conséquence pour accrocher les iugements; que la condemnation est iuridiqueinent passée; les iuges privez de repentance.