LIVRE TROISIÈME
JI faict besoin(; d'aiireilles bien fortes, pour s'ouïr
franchement hi^er : et, parce qu'il en est peu qui le puissent souffrir sans morsure, ceulx qui se bazardent de l'entreprendre envers nous, nous montrent un singulier effcct d'amitié; car c'est aymer saynement, d'entreprendre à blecer et offenser pour proufiter. le treuve rude de iuger celuy là, en qui les mauvaises qualitez surpassent les bonnes : Platon ordonne trois parties à qui veult examiner l'ame d'un aultre, Science, Bienvueillance, Hardiesse.
Ouelquesfois on me demandoit à quoy l'eusse pensé estre bon, qui se feust advisé de se servir de moy pendant que l'en avois l'aage. A rien, dis ie : et m'excuse volontiers de ne sçavoir faire chose qui m'csclave à aultruv. ^lais l'eusse dict ses veritez à mon maistre, et eusse conlreroollé ses mœurs, s'il eust voulu : non en gros, par leçons scholastiques que ie ne sçais point, et n'en veois naistre aulcune vraye reformation en ceulx qui les sçavent; mais les observant pas à pas, en toute opportunité, et en iugeant à l'œil, pièce à pièce, simplement et naturellement; luy fiisant veoir quel il est en l'opinion commune; m'opposant à ses flatteurs. 11 n'y a nul de nous qui ne valust moins que les roys, s'il esloit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de cette canaille de gents : comment, si Alexandre, ce grand et roy et j^hilosophe, ne s'en peut deffendre? l'eusse eu assez de fidélité, de ingénient et de liberté, pour cela. Ce seroit un office sans nom, aultrement il perdroit son effect et sa grâce; et est un roolle qui ne peult indifféremment appartenir à touts : car la vérité mesme n'a pas ce privilège d'estre employée à toute heure et en toute sorte; son usage, tout
436 liTUDE SUR LES ESSAIS DE MONTAIGAE.
noble qu'il est, a ses circonscriptions et limites. Il advient souvent, comme le monde est, qu'on la lasche à l'aureille du prince, non seulement sans fruict, mais dommageablement, et encores iniustement : et ne me fera Ion pas accroire qu'une saincte remontrance ne puisse estre appliquée vicieusement; et que l'interest de la substance ne doibve souvent cédera l'interest de la forme
Il n'est aulcune condition d'hommes qui ayt si
grand besoin^, que les roys, de vrays et libres advertissements : ils soubstiennent une vie publicque, et ont à afjreer à l'opinion de tant de spectateurs, que, comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les divertit de leur route, ils se treuvent, sans le sentir, engagez en la haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souvent qu'ils eussent peu éviter, à nul intei'cst de leurs plaisirs mesme, qui les en eust advisez et redressez à temps. Communément leurs favoris regardent à soy, plus qu'au maistre : et il leur va de bon: d'autant qu'à la vérité, la pluspart des offices de la vrave amitié sont, envers le souverain, en un rude et périlleux essay, de maniei-e qu'il y faict besoing, non seulement de beaucoup d'affection et de franchise, mais encores de courage.
Voilà certainement d'admirables pages, et je regrette de ne pas citer plus. Qu'on ne dise pas que de semblables observations ne s'adressent qu'aux royautés et ne sont j)as de mise dans une république, ce serait une erreur. Les peuples au contraire ont surtout besoin d'entendre la vérité, et l'on se garde de la leur dire. On les flatte plus encore que les rois