‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 242 sur 250 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

et |)lus grossièrement; car faut-il au moins mettre quelque délicatesse de lanjja^je dans les flatteries qu'on adresse à un souverain ; mais avec le peujdc on n'a que faire de se gêner. Les chercheurs de popularité le savent bien! Oui, sans doute, il y a progrès sur les siècles passés, mais pas si grand (pi'on le croit. Délivrée des querelles religieuses, la raison n'a-t-elle pas à combattre les utopies sociales? N'avons-Jious pas nos intolérants, à qui il faut répéter sans cesse : « Pour Dieu, laissez-nous penser comme nous voulons. » Ils menacent; il faut obéir : « C'est la volonté du peuple! » s'écrient-ils, comme on s'écriait autrefois : « Dieu le veut ! " Le peuple a remplacé Dieu, et je ne vois pas trop ce que nous pouvons gagner à ce changement. Je déteste autant l'intolérance politique que l'intolérance religieuse.

Que la lecture des Essais est bonne et saine pour nous empêcher de donner dans les extrêmes !

Montaigne revient encore aux médecins. S'ils l'ont mal traité dans sa cruelle maladie, il faut convenir que, dans son livre, il leur rend bien la pareille :

Tibère disoit, que quiconque avoit vescu vingt ans, se

debvoit respondre des choses qui luv estoierit nuisibles ou salutaires, et se sçavoir conduire sans médecine : et le pouvoit avoir apprins de Socrates, lequel, conseillant à ses disciples soigneusement, et comme un tresprincipul estude, Testude de leur sanlé, adioustoit qu'il estoil malaysé qu'un homme d'entendement, prenant garde à ses exercices, à sou boire et à son manger, ne discernas mieuJx que tout médecin ce qui luv estoit bon ou mauvais Pour l>ieu! que la médecine me face un iour

quelc]ue bon et perceptible secours, veoir comme ie crieray de bonne fov,

Tatirlciii elHcaci do maniis scicnliii' ' !

Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l'ame en santé, nous promettent beaucoup : mais aussi n'en est point qui tiennent moins ce cpi'elles promettent. Et, en nostre temps, ceulx qui font profession de ces arts entre nous, en montrent moins les effects que touls aultres hommes : on peult dire d'eulx, pour le pins, (|u'ils vendent les drogues medecinales; mais (ju'ils soient médecins, cela ne peult on dire.

Ma forme de vie est pareille en m.iladie comme en santé : mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me servent, et mesme bruvage; ie n'y adiouste du tout rien, que la modération du plus et du moins, selon ma force et appétit. Ma santé, c'est maintenir sans destouibier mon estât accoustumé. le veois que la maladie m'en desloge d'un costé; si ie crois les médecins, ils m'en destourneront

^ Enfin, je reconnois un nrt dont je vois les effets. IIORACE.

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de l'aultre; et, par fortune, et par art, me voilà hors de ma route. le ne crois rien plus certainement que cccy : Que ie ne sçaurols estre offensé par l'usage des choses que i'ay si long temps accoustumees. C'est à la coustume de donner forme à nostre vie, tel qu'il luy plaist : elle peult tout en cela; c'est le hruvage de Gircé, qui diversifie nostre nature comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la crainte du serein qui nous blece si apparemment! et nos bateliers et nos païsans s'en mocqueiit. Vous faites malade un Allemand de le coucher sur un matelas; comme un Italien sur la plume, et un François sans rideau et sans feu. L'estomach d'un Espaignol ne dure pas à nostre forme de manger; ny le nostre, à boire à la Souysse

Ici commence une sorte de monographie Je la vie et des habitudes toutes corporelles de Montaigne. / Il se complaît peut-être un peu trop dans une minutieuse description qui occupe près de quarante pages; mais, il faut bien le dire, la lecture en est continuellement agréable, et le style, clair, animé, pittoresque, y fait merveille. Et puis on est toujours curieux de connaître, même dans ses détails les plus insignifiants, la vie du chez soi d'un homme justement célèbre. C'est la pensée de Montaigne à propos des grands noms qui sont la gloire de la république romaine : « le les veisse volontiers, dit-il, deviser, » promener et souper. » Montaigne avait-il le près-

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sentiment certain de sa célébrité future? Comptait-il intéresser ses lecteurs au même titre que quelque ancien d'Athènes ou de Rome, en les entretenant de ses repas, de son coucher et d(» son lever, en leur disant, par exemple, qn'il man[;eait gouluement, et qu'il lui arrivait souvent de se mordre la langue et les doigts, qu'il se passerait aussi difficilement de ses gants que de sa chemise, et beaucoup d'autres choses très-libres et très-librement exprimées? Je crois plutôt que, sans se préoccuper des siècles à venir,' Montaigne a voulu renq)lir aussi complètement que possible la tache qu'il s'était proposée. Il a voulu se faire connaître au physique comme au moral. C'est le moi décrit dans la plus grande étendue qui lui ait jamais été accordée ^>et, à vrai dire, il faut dans cette partie du chapitre xiii, le talent original et singulièrement exce})tionnel de INIontaigne, pour (pie tous les détails de ce moi qui ne nous épargne rien et ne se donne même pas la peine de choisir les mots, ne finissent pas par fatiguer et déplaire. En définitive, le livre des Essais n'est pas là et ne serait j)as venu jusqu'à nous rien qu'avec ces pages de substance un peu maigre. Mais celles où, sous une forme admirable, nous trouvons pour chacun de nous et pour chaque jour de la vie un enseignement, un exemple à suivre, celles-là, si

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