LIVRE PREMIEH
Avec quelle verve entraînante, avec quelle vigueur de coloris Montaigne ici représente à grands traits la noblesse d'épëe et la noblesse de robe! Comme il fait bien voir la distance qui les sépare et les causes du peu d'estime du noble d'épée pour l'homme de robe anobli ! Cette description fait tableau , et ces deux nobles, d'aspect si différent, sont deux portraits admirablement peints.
« Je ne sais, dit La Bruyère, où la robe et l'épée ') ont puisé de quoi se méj)iiser. »
Ceux qui donnent le bransie a un Estât sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne : le fruict du trouble ne demeure gueres à celui qui l'a esmeu; il bat et brouille l'eau pour d'à ultres pescheurs
Si me semble il, à le dire franchement, qu'il y a
grand amour de soy et presumption, d'estimer ses opinions iusques là que, pour les establir, il faille renverser une paix puhlic(pie, et introduire tant de maulx inévitables, et une si horrible corruption de mœurs que les
jjuerres civiles apportent Il y a grand à dire entre la
cause de celny qui suyt les formes et les loix de son pais, et celui qui entreprend de les régenter et changer; celuy là allègue pour son excuse la simplicité, l'obéissance et l'exemple; quoy qu'il face, ce ne peuit estre malice; c'est,
pour le plus, malheur L'aultre est en plus rudeparty;
car qui se mesle de choisir et de changer,- usurpe l'auctorité de iuger et se doibt faire fort de veoir la faulte de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduict.
(0 ETUDE SLi; I.E.S KSbAIS DE MOiMAIGNE.
Dans le clioix dos citations que je fais, je prends volontiers (•(? qui se raj)porte au temps ou nous sommes ; c'est bien facile avec Montai(jne. Les nnivrcs des (grands peintres du caractère liumain laissent passer les siècles sans perdre le bénéfice de l'actualité. Ainsi dans les lignes (pic je viens de citer on reconnaît sans peine nos politiques ardents , toujouis prêts à renverser tout pouvoir établi, quel (ju il soit, et d'autant plus danj^ereux pour la paix publique que leur violence intimide ceux qu'elle n'entraîne pas.
Cette si vulgaire considération m'a feniiy en mon sifjjc, vl lenu ma jeunesse mesme, plus téméraire, en bride, de ne cliarjjer mes ospaulcs d'iui si lourd faix, que de me lendre respondant d'une science de telle importance, et oseï- en cette cy ce qu'eji sain iu(;ement ie ne poiirrois oser en la plus facile de celles ausquelles on m'avoit instruict, et ausfjnelles la témérité de iuger est de nul preiudice
INIontaifjiie donne; là un bon conseil a nos jeunes ^ens; conseil (pi'ils se garderaient bien d'écouter. Nous les voyons s'occuper beaucoiip de politique, et cependairt rien ne convient moins à la jeunesse. Outre l'étucb^ et l'exjx'riencc (pii lui manquent, elle est, de sa nature, bostile au sentiment de l'autorité, sans lequel il n'y a pas de [jouvernement possible.