CHAPITRE XXIV
DU PEDANTISME.
Les savants du temps de Montaigne étaient ])édants pour la plupart. Tout bouffis de grec et de latin, ils se fêlaient la cervelle dans d'interminables
disputes de philosophie scolastique. Ce type a dispaiii. De nos jours l'importance a remplace le pëdantisme. Cela se voit à vous sauter aux yeux chez certains savants liant j>hicés.
INIontaigne parle très-spirituellement des pliilosophes qui planent sans cesse dans les hautes régions de la pensée, et de là contemplent les choses de ce monde avec un profond mépris :
Et qiiaiil aux philosoplics, jcliroz de lout(.' occupation puljlicqiie, Ils ont esté aussi quelquesfois, à la vérité, uicsprisez par la liberté comique do leur teuqîs ; leurs opinions et laçons les rendants ridicules. Les \oidez vous faire iufjcs des droicts d'un procez , des actions (rnn homme? Ils en sont bien prests. Ils clieiclicnt encores s'il y a vie, s'il y a mouvement, si riiomme est aulfre chose (pi'un b(cuf; que c'est qu'a(jdr et souffrir; quelles l)estes ce sont que loix et iustice. Parlent ils du ma[;istral, ou parlent ils à luv? c'est d'une liberté irreverente et inci\ile. Oyent ils louer leur piince on un roy? c'est un [)astie pour eidx, oisii" comme un pa>tre, occupé à pressurer et tondre ses bestes, mais bien plus rudement <pi'un pastre. En estimez vous (juelqu'un plus (pand pour josseder deux nulle arpents de terre? Eulx s'en mocqueut, accoutumez d'end^rasser tout le monde comme leur possession. Vous vantez vous de vostre noblesse, pour conqiter sept ayeulx riches? ils vous estiment de |)eu, ne concevant rimai'je universelle de nature, et coud)ien cliascun de nous a eu de prédécesseurs, riches, pauvies, roys ,
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valets, (jiccs, Ixirbaies; et quand vous seriez cinqunnti<'iiie descendant dos Ileroules, ils vous trouvent vain de faire valoir ce présent de la fortune. Ainsi les desdaij';noit le vulgaire, comme i{ynoranfs les premières choses et communes, et comme presumptueux et insolenls.
C'est bien peint et c'est en même temps bien vieux. Car tout ce passage est assez fidèlement traduit de Platon. Kh l)ien , ce philosophe dont Platon a l'ait le portrait il v a deux mille trois centsans, il me semble le voir encore parmi nous : il n'est {|uère changé ; il ne se passe pas de jour que je ne le rencontre, et je ne lui donne pas tort sur tous les points. On peut aussi ajouter cette remarcjue, que de même qu'au temps de Platon, le vulgaire aujourd'hui estime celui qui possède mille hectares de terre plus que le philosophe qui n'a rien.
Je crains d'exprimer une vérité trop banale en disant «pie de tout temps l'homme reste le même au moral; seule, sa vie extérieure se modifie. Je le dis pour répondre aux utopistes qui, dans nos sociétés modernes, rêvent le progrès continu, indéfini. Cela n'est pas possible. Les siècles, en se succédant, j)résentent les choses de ce monde sous des aspects variés; mais ces changements, progrès ou décadence, sont soumis à des lois supérieures qui les limitent et qui refusent l'étendue à notre volonté. C'est ainsi
os KTITDE Srn LES ESSAIS DE MONTA IC NE.
que la nature linniaiiie ac(onij)Iit ses évolutions dans un cycle éternel qu'elle ne franchira jamais.
Le seif^neur de Montaijjne n'est pas {jalant. Il parait peu se soucier que les femmes soi(?iit instruites :
A l'advcntMie est ce la cause «pie et nous et la thco-
jojjie ne requérons pas beaucoup de science anx feiTinics, cl ijiie François, duc de lîrelaifjne, fils de Jean V, couinie ou luy ])arla de son iiiaria{je avec Isaljcau, fille dFscosse, et rpToii luy adioLista qu'elle avoit esté nouirie sini[)l('meut et sans aulcune instruction de lettres, respoiidit : Cl qu'il Feu ayuioit iiiieidx; et qii'iuie feiinne estoit assez sçavante quand elle sçavoit melhe différence entre la chemise et le pourpoint de sou marv. "
C'est ce cpie ÎNIolièie fait dire à flhrysale dans /es Fcniincs savaii/cs :
Nos pères sur ce point ('toient bien (;ens sensés, Qui disoieiit qu'une fennue eu sait toujours assez, Quand la capacité de sou esprit se hausse A connoître un pouipoint d'avec un haul-de-chausse,
Clirvsale exagère; Molière le sait bien et nons le prouve, (puuid il nous fait voir dans la Criiiijut' de V Ecole (les /'ennnes deux eliarmantes personnes causant à uierAcille d(! choses littéraires, l""lise etUranie.
T.a fin de ce chapitre contient un jjiand ('doMc de