LIVRE PUEMlEll
et touchante de traiter son sujet. Voulant parler do l'amitié, pouvait-il faire mieux que de s'adresser ainsi au lecteur : « J'avais nu ami, |(' ne puis me consoler » de l'avoir perdu, et je vais vous dire combien je )) l'aimais. » Ce n'est j)as là tout le vin^t-septième chapitre; c'est la partie principale, et Montaigne y fait voir de charmantes délicatesses de cœur.
Il fait d'abord l'éloge du beau livre de La Boétie, la Servitude volontaire :
C'est tout ce que i'ay peu recouvrer de ses reliques, moy qu'il laissa , d'une si amoureuse recommendatioa, la mort entre les dents, par sou testament, héritier de sa bibliothèque et de ses papiers, oultre le livret de ses œuvres que i'ay faict mettre en lumière. Et si suis obligé particulièrement à cette pièce, d'autant qu'elle a servy de moyen à nostre première accointance; car elle me feut montrée lon(>ue espace avant que ie l'eusse veu, et me donna la première cognolssance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu , entre nous, si entière et si parfaicte, que certainement il ne s'en lit gueres de pareilles, et entre nos hommes il ne s'en veoid anicune trace en usage. Il fault tant de rencontres à la bastir, que c'est beaucoup si la fortune v arrive une fois en trois siècles
Ce <pie nous appelions ordinairement amis et ami-
tiez, ce ne sont qu'accointances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyeu de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoy ie parle, elles se meslent et confondent l'une en l'aullre
d'un ineslanffo si iiiiivcrsel , (|uY'lles effacent et ne leli'onveiit pins la cousiure (|ni les a ioinctes. Si on me presse (le dite poniqnov ic raynioys, le sens (|ue cela ne se penlt exprimer qu'en respondant , i< Paice (jue c'estoit luv; parce que c'estoit mov. " Il v a, au delà de tout mon discours et de ce que i'en puis dire particulièrement, ie ne sçais quelle force inexplicahle et fatale, médiatrice de celle union. Nous nous cherchions avant <pi(' (h' nous estre veus, et par des rapports f[ue nous ovions \\\n de Taultre, qui faisoient en iioslre affection ]ilus d'effort que ne le porte ]a raison des i'a])ports; ie croys par (juehpie ordonnance du cit'l. Nous nous endirassions par nos noms, et à nostre première rencontre, qui fcnt par ha/ard en une ^fiande feste et compai(;nie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cof^nens, si ohligez entre nous, (jue rien di'z
lors ne nous feut si proche que Tun à Taultie Ayant
si peu à durer, et avant si tard commencé (car nous estions touts deux hommes faicts, et liiy plus de quelque année), elle n'avoit point à perdre tenqis; et n'avoit à se i'e(î"ler au patron des amitiez molles et régulières, ausquelles il fault tant de précautions de longue et prealahle conversatioii. dette cy n'a point d'aultre idée que d'elle mesine, et ne se penlt l'apporter qu'à soy : ce n'est pas une spéciale considération, nv deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est ie ne scay quelle (piiiitessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi tonte ma volonté, l'amena se plouf^er et se perdre dans la sieinie; qui, ayant saisi toute sa volonté, la mena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence ])areille : ie dis perdre, à la vérité, ne nous reservant rien <pii nous feust propre,
ny qui feust ou sien, ou mien
T>'ancien ÎMenander disoit celuv là heureux qui