‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 55 sur 250 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

que, nulle cognoissanee de letties, nulle science d(; nombres, nul nom de magistrat ny de supériorité politique, nul usagr de service, de richesse ou de pauvreté, nuls contracts, nulles successions, nuls partages, nulles occupations qu'oysifves, nul respect de parenté que commun, nuls vestements, nulle agriculture, nul métal, nul usage de vin ou de bled; les paroles mesmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissiniulation, l'avarice, l'envie, la detraction, le pardon, inouyes. Combien trouvcroit il la république qu'il a imaginée, esloingnee de cette perfection!

Vn peu plus loin, Montaigne ajoute un détail qui me semble éloigner ces bons sauvages du chemin de la perfection. Il nous dit tout tranquillement que ces hommes « si foi-t voisins de Icin- naïfveté originelle », rôtissent leurs prisonniers et les mangent, en prenant soin toutefois « d'en envoyer des loppins " à leurs amis qui sont absents. »

Ce n'est pas, comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes; c'est pour représenter une extrême vengeance.

Certes une pareille raison ne peut être présentée comme circonstance atténuante en fait d'anthropophagie. Mais ces actes dépassent-ils en férocité ceux que iAIontaigne a vus commettre au nom de la religion? Sauvage ou civilisé, l'homme ne se retrouvet-il pas toujours le même, c'est-à-dire également cruel, qu'il soit dominé par la vengeance, l'ambition

ou le fanatisme? Voici ce que je lis à la page suivante, et là je reconnais Montaigne le philosophe et l'éloquent écrivain :

le ne suis |)as manv «[iic nous roinanjneons

l'horreur barbarcsqnc (|u'il v a vn inic tt'lle action; mais oui bien de qnov, iiijjcauts à poinct de leurs faulfes, nous soyons si aveu{>lez aux nostrcs. \v pense (pi'il v a plus de baz'baiie à manger un liomine vivant, qu'à le nian{]er mort; à deschirer par torments et par {fehcnucs un eoips plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire moidre et meurtiir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais ven tie fiesche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et tjui |)is est, soubs prétexte de pieté et de religion), (jue de le rostir et mangfer aprez qu'il est trespassé.

Toujours chez ces bienheureux sauvages les hommes ont plusieurs fennnes, et en ont « irnuUini plus )' (jiKiid iioniJne qu'ils sont en meilleure réputation de » vttillunre. » Aussi les femmes, loin d'être jalouses, « clierclient et mettent leur solicitude èi a roi]- le plus » (le comjKiignes ciu'elles peuvent, d'autant (tue c'esl 5) un tesmoir/narfc de la l'crtu du unir) . »

Les nostres crieront au miracle : ce ne l'est pas; c'est ime ^ertu proprement matrimoniale, mais du plus hault estage. Et en la Bible, Lia, Rachel, Sara, et les femmes de lacob, fournirent lenis belles servantes à leurs maris;

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et I.ivia seconda les appétits d'Auguste, à son interest : et la femme du roy Deiotaïus, Strafonirpie, presta non seulement à son mari une fort belle ieune femme de chambre qui la servoit, mais en nourrit soigneusement les enfants, et leur feit espaule à succéder aux estais de leur père.

N'en déplaise à Montui^jne , nous pensons tous que nos femmes ont mille fois raison de ne pas faite comme Lia, Rachel, Sara et la reine Stratonique, et même de se fâcher quand elles s'aperçoivent, ce qui n'est pas rare, que leurs femmes de chambre plaisent un peu tiop à leurs maris.

A la fin de ce chapitre, Montaigne cite, sans les désapprouver, certaines opinions de ces bons sauvages qui ne déplairaient pas aux communistes de nos jours, mais avec lesquelles il me paraît difficile qu'une société quelconque puisse vivre :

Trois d'entre eulx, ignorants combien coustera un iour à leur repos et à leur bonheur la cognoissance des corruptions de deçà, feurent à Rouan du temps que le feu roy Charles neufviesme y estoit. Le roy parla à eulx longtemps. On leur feit veoir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville. Aprez cela, quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eulx ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable. Ils respondirent trois choses, dont i'ay perdu la troisième, et en suis bien marry; mais i'en ay encores deux en mémoire. Ils dirent

102 ÉTUDE SUR LES ESSAIS DE MONTAIGiNE.

qu'ils tiouvoienl en premier lieu fort estranjj;C que l;int de jjrands lioiiunes jjortauts barbe, forts et armez, qui estoieut autour du rov (il est vraysemblable qu'ils parloient des Souisses de sa carde), se soubmissent à obeïr à un enfant, et qu'on ne clioisissoit pas plustost quelqu'un d'entre eulx pour commander. Secondement (ils ont une façon de langage telle, qu'ils nomment les hommes moitié les uns des aultres), qu'ils avoient apperceu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gor|;ez de toutes sortes de conimoditez, et que leurs moitiez cstoient mendiants à leurs portes, descharnez de faim et de pauvret('' ; et Irouvoient estiange comme ces moitiez icy nécessiteuses pouvoient souffrir une telle iniustice, qu'ils ne piinssenl les aullres à la (jorge, ou meissent le feu à leurs maisons. le pailay à l'un d'eulx fort longtemps; mais i'avois un truchement qui me suyvoit si mal et qui estoit si empesché à recevoir mes imaginations, par sa beslise, que ie ncu peus tirer rien qui vaille. Sur ce que ie luy demanday quel fi-uici il recevoit de la supériorité qu'il avoit parmv les siens (car c'estoit un capitaine, et nos matelots le uonniioient ro^■), il me dict que c'estoil « Maicher le premier à la guerre n : De combien d'hommes il estoit su\ vi? Il me montra une espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en une telle espace; ce pouvoit estie quatre ou cinq mille hommes : Si hors la guerre toute son auctorité estoit expirée? il dict : « Qu'il luv en resloit cela, que, quand il visitoit les villages <]ui despendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des hayes de leius bois, par où il peust passer bien à l'avse. » Tout cela ne va pas trop mal : mais qnoy! ils ne portent point de hanlt de cliaiisses.

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