‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 65 sur 250 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

l'ainc soit enipcschee, elle y est toute : et pour estre les occnj)atious domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins importunes. Davantajje, poui" nous estre desfaicls de la court et du marché, nous ne somims pasdesfaicts des

principaulx lorments de nostre vie raml)ilion, l'avarice,

l'irrésolution, la peur et les concupiscences ne nous abandonnent point, pour changer de contrée , elles nous suy-

vent souvent iusques dans lescloistres et dans Icsesclioles de philosophie : ny les déserts, ny les rochiers creusez, ny la haire, ni les ieunes, ne nous en desmeslent :

II;ei'(!t latcri lelli;ili.s nruiido *.

On disoit à Socrates que ([uelqu'iui ne s'estoit aulcunenient amendé en son voyage : u le crois bien, dict il ; il s'estoit emporté avecques soy » .

IMais Montaigne va trop loin quand il parle de la solitude dans laquelle il faut enfeinier notre âme, triste solitude que celle-là, dont lui-même, tout le j)remier, n'aurait pas voulu. Aussi ne voit-on pas là de conviction, mais delà subtilité d'esprit. Gela n'est pas bon. J'en fais juge le lecteur :

Il fault avoir femme, enfants, biens, et surtout de

la santé, qui peult; mais non pas s'y attacher en manière que nostre heur en despende : il se fouit reserver une arrière boutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraite et solitude. En cette cy fault il prendre nostre ordinaire entretien de nous à nous mesmes, et si privé, que nulle accoiutance ou

' Le trait mortel reste attaché au flanc. VinciLE.

ï\'t ÉTUDE SUR LKS ESSAIS DE MONTAIGNE.

couiiiiunicalioneslrangierey lieu ve place; discourir et y rire comme sans femme, sans eiilanls et sans biens, sans train cl sans valets : à Hn que ([uand l'occasion adviendia de leur perte, il ne nous soil pas nouveau de nous en passer.

Je n'aime pas du tout cette arrière-bontirpie. Elle me parait nn séjour pen plaisant. Encore un peu, cela me l'erait penser à Ovfjon disant à son beau-i'rère Cléante :

l]t je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, Oue je m'en soucierois autant que de cela.

rdéante a jjien raison de répondre :

Les sentimenls Innii.uns, mon frère, (jue voilà !

C'est ai?isi «pi'en |)]iilosop!iie comme en relipion les idées excessives condnisf'iit aux mêmes erreurs. Cette retraite de l'âme en elle-même n'est })as autre chose (pi'un parlait é(;oïsme, et il l'audiait avoir le cœur fi(;é poni' se conlenlcr de cette sorte de suffisance du moi.

Passe pour la vieillesse. La retraite lui convient, et même le respect qu'elle se doit l'y invite. On ne peut le décrire mieux que ne le fait Montaigne dans la

pajje suivante :

La solitude me semble avoir plus d'apparence et de raison à ceulx qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, suyvant l'exemple de Thaïes. C'est assez

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vescu pouraultruy; vivons potir nous, an moins ce bout de vie : ramenons à nous et à nostre ayse nos pensées et nos inlentions Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement, préparons nous y; plions baga(>e, prenons de bonne heure con^jé de la compai^jnie; despestrons nous de ces violentes prinses qui nous engagent ailleurs et esloignent de nous.

Il (kult desnouer ces obligations si fortes; et meshuy aymer cecy et cela, mais n'espouser rien que soy : c'est à dire, le reste soit à nous, mais non pas ioinct et collé en façon qu'on ne le puisse despendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque pièce du nostre. La plus grande chose du monde, c'est de sçavoir estre à sov. Il est temps de nous desnouer de la société, puisque nous n"y pouvons rien apporter; et qui ne peult prester, qu'il se deffende d'emprunter. iXos forces nous falllent : retirons les et resserrons en nous. Qui peult renverser et confondre en sov les offices de l'amitié et de la compaignie, f[n'il le face. En cette cheute qui le rend inutile, poisant et importun aux aultres , qu'il se garde d'estre importun à soy mesme, et poisant, et inutile. Qu'il se flatte et caresse, et surtout se régente, respectant et craignant sa raison et sa conscience, si bien qu'il no puisse sans honte brunchei' en leur présence -

Après avoir dit que c'est se retirer du monde à demi seulement que de s'adonner dans la retraite à l'étude des lettres, pour y chercher la réputation : t( d'îiiie pareille humeur à celle de Cicero , qui dicl » vouloir employer sa solitude à s'en acquérir par ses « escripis une vie immortelle » , Montai^jne donne une

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très-belle définition de la retraite dans la vie reli- (jieuse :

L'imagination de ceiilx qui, par dovotioa, recherchent la solitude, reinplissanl leur coiirafje.dc la cortitnde des promesses divines en Taultie \ie, esl ])ien plu» sainement assortie. Ils se proposent Dieu, obieet infini en bonté et en puissance; l'aine a de qiioy y rassasier ses désirs en toute liberté : les afflictions, les douleurs leur viennent à proufit, employées à l'acqnest d'une santé et resiouïssance éternelle : la mort, à souhait, passa^^e à un si [)arfaict estât : l'aspreté de leurs règles est incontinent applanie par l'accoustumance; et les appétits charnels, rebutez et endormis par leur refus; car rien ne les entretient que Fusage et exercice. Cette seule fin d'une aultre \ie heureusemeiit immortelle, mérite loyalement que nous abandonnions les commoditez et doulceui's de cette vie nostre; et qui peult end)raser son ame de l'ardeui' de cette vif\e foy et espérance, réellement et constamment, il se bastit en la solitude nue vie voluptueuse et délicieuse, au delà de toute aultre sorte de vie.

CIlxVPlTRE XXXIX.

CONSIl)i:n ATTON SI R GiCEnO.

Il est évident (|iie Cicéion ne faisait pas preuve de modestie, quand il disait (juil voulait employer sa solitude à s'acquérir une gloire immortelle par ses

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