REMANIEMENT ROMAIN DE DASIUS
préoccupations singulièrement analogues à celles mêmes qui assaillaient le pape Gélase [492-496]. Le rédacteur de Dasius stigmatise les Saturnales avec autant de véhémence que Cj6laseles Lupercales [15 février] : ici et là, je saisis l'effort d'un prêtre chrétien pour déraciner une fête païenne doublement impie, et parles rites qui l'accompagnent et parles débauches dont elle est Toccasion. Voici les deux textes :
Dasius, § 3. Gélase <
AoxY)^:?! jauaapà TcapàSoaic; xat « Animas fornicatio pejor est cor-
IJ-^XP^'^/lf^^^,'^'^^ £(7X*^wv TTspiEX- poris, nam per animée fornicatio-
0o'JC7a aôÀicuxbtoc; TrapacpoXàxTS'cat • nem ab ipsius Dei conjunctione dis-
ouTs Ki^-^o^'oq, -^^.0 xou x6a(j.o'j xo ceditur atque immundos spiritus
I0o<; xo xaxov xiAoç Xa{^Sàv£t, àXXà spiritalis adulterii génère transitur.
î^aXXov iziçtoxiçuMq àvaveoîjxai • èv Quomodo autem non in hanc partem
Yàp xri Vépqt T^wv^ KaXavSwv 'lavou- recidit qui, cum se chrislianum vi-
apCwv j^axatot^ av0pœ7roi xw l'ôei deri velit et profiteatur et dicat, pa-
Twv 'EXXtqvwv e^axoXouôouvxeç XP'-^- lam tamen publicequeprœdicare non
xiavol ovofiaÇoj^svot jxsxà TrafXfiE- horreat, non réfugiât, Don pavescat
VE0OOC; TTOfXTcfjç TipoÉpxovxai, èvaX- ideo morbos gigni quia daemonia non
Xaxxovxs; xTjv èauxÔJv cpucrtv xat xov colantur et deo Februario non lite-
xpoTcov xal {xV) [J.opçriv xoù 8ta- tur ?... Numquid et tu reus non es
boAoi) EvSuovxaf atystoiç Sépjxacyt qui post confessionem verilatis ad
TCEptbeSXy^I^evot, xo TrpoawTrov ev7]X- prava et perversa et profana et dia-
XaYi^Evot àTio5àXAou(Tiv h tp àveysv- boUca quibuste renuntiare professas
yr^Orjjav àyaÔt^ xat Staxaxéxoucrtv Iv es figraenta reduceris ?... Apud illos
tjj £Y£vvyjer)aav xaxc]>- àuoxà^aaôat (majores) nobiles ipsi currebant et
o[aoXoYïiaavx£c; ev x^ Pa7rx{(7(aaxt xt^ matronae nudato publiée corpore va
otaooXqi xat xaT; 7ro[j.7raT(; auxoij, pulabant ». iràXiv axpaxeuovxat auxl^ Iv xoTç Ipyotç xoTç TcovrjpoT^ xat at(y)(po"ïi;.
Ne semble-t-il pas que ce passage de Dasius soit tout à fait parallèle au texte de Gélase, qu'il ait été ajouté aux actes, et comme plaqué sur eux? Rencontrant une histoire qui peut redoubler l'horreur des chrétiens pour une fête païenne, le rédacteur interrompt soia récit afin d'insister sur elle. L'interpolation est manifeste.
Si ce rapprochement parait fondé, si les coïncidences qu'on a constatées entre DasiuSy Jules et Nicandre ne peuvent être toutes l'effet du hasard, on conviendra que les rapports mutuels de ces trois textes ne sauraient mieux s'expliquer que dans l'hypothèse suivante : il y a eu deux versions de Dasius^ l'une indigène, assez ancienne et contemporaine de Jules ; l'autre plus récente, contemporaine de Quirinus B, Nicandre B, etc., romaine et datant de ±: 500.
1 P. L., 59, 111. B. 112 B. 113 D. et passim.
256 l'hagiographie PAN^0NN1ENNE
Un fait confirme l'hypothèse : la légende romaine de Césaire semble influencée par Dasius. On y lit l'épisode suivant.
Factum est autem tempore ipso quo sacra eius [claudii auctoritas) omnibus innotuit, erat firminus quidam pontifex ciuitatis campaniai cui est uocahuhim terraciyia. Hoc facuihai per singulos annos die kalendarum ianuariarum quasi pro salute rei publicœ et principum. Suadebat hominibus ignaris quos ita perdebat deliciis et ornamentis. Qui hoc suadebat eis ut pr opter rempublicam iiomen exercèrent crudelitatis et audaciœ qui acceptis thesauris et ornamentis equorum et armis belligeratorum acceptis prœcipitio se mer gèrent et quasi laudem esse eorum qui in ciuitate terracina manebant. Et ecce quidam iuuenis speciosus in eadem ciuitate erat nomine lucianus qui deliciis et lasciuiis nutriebatur , ad diem kalendarum ianuariarum ad interfectionem suam. ... 90, Dixerunt ei dues : Nutritur hic quomodo illi placuerit ante octo uel sex meiises ; exempto tempore armatus et ornatus ascendit in montem marinum et arreptus equo pro salute reipublicœ et principum et ciuium salubritate et ut nomen habeat gloriœ ipse se prœcipitat morli. Cuius corpus cum grandi honore colligitur et ad templum ducitur apollinis et incendio consumitur et cineres ei[us) in templo pro salute reipublicœ et ciuium reconduntur...
Ueniens autem dies kalendarum ianuariarum factus est conuentus ciuium et uenerunt ad templum [91^ apollinis et adduxerunt hominem lucianum speciosissimum iuueneni ut sacrificaret. Et in sacrificio optulerunt porcam quam immolauit lucianus pro salute ciuitatis et ciuium. ... Eadem hora post sacrificium ascendit iuuenis equum et arreptus furiam cepit furiose arripere equum et cum ascendisset in montem prœcipitauit se ipse et mortuus est... Corpus autem luciani collegit [firminus) et secundum consuetudinem duxit [91"^ ad templum apollinis et incendio consumsit et sacrificiis ornauit templum ^
Cette page a sans doute été écrite vers le milieu du vi" siècle, au lendemain de la restauration byzantine 2. On a remarqué les points de contact qu'elle présente avec Dasius : ici et là,
* J'ai pris ce texte dans le Codex Parisinus, 5299, f» 90'', que j'ai sous la main ;il est édité dans les Acta Sanctorum, 1°' novembre 106. —Ce texte a été signalé déjà par ûuchesne et par Cuuiont.
DASIUS ET CÉSAIRE 257
un homme est sacrifié, — le jour des kalendes de janvier, — après avoir mené quelque temps une vie de débauches. Cèsaire ne dit pas que le condamné soit immolé à Saturne, — ni qu'il porte le titre de roi, — ni qu'il soit soldat; il donne, en revanche, deux traits fort curieux : une truie est sacrifiée, la mort du condamné présente à peu près la même physionomie que l'antique devotio \
Autrefois, rappelant que la truie est consacrée à la grande Déesse, — qui est particulièrement adorée en Gappadoce — et constatant la forte saveur orientale de l'histoire de Lucianus, — on sait combien sont voluptueux et sanguinaires les cultes de Phrygie et de Gappadoce — j'avais conclu que cet épisode pouvait être ce d'origine cappadocienne et d'importation byzantine » ^ : il apparaît précisément au lendemain de la conquête de Bélisaire.
11 est certain que la fête des kalendes dont parle Césaire rappelle à la fois les Saturnales et la fête des kalendes dont il est question dans Dasius ; il est certain que le martyre de Césaire rappelle le martyre de Dasius, bien que les deux histoires ne se recouvrent pas exactement : Césaire n'est pas, comme Dasius, la victime désignée.
Mais comment expliquer que le texte même où se marque si fortement la physionomie de la vieille devotio soit aussi celui qui efface le caractère militaire de la victime? Comment rendre compte du fait, si Ton admet, surtout, que ce sont des soldats byzantins, d'origine cappadocienne, qui ont introduit à Terracine les (Jiuôot dont parle Asterius, et dont un hagiographe chrétien a ingénieusement tiré parti.
Mieux vaut peut-être admettre que la fête terracinaise des Saturnales, célébrée aux kalendes de janvier, n'a pris Taspect des sanglants Sakaia que dans l'imagination d'un rédacteur qui connaissait Dasius. Il n'a pas fait de Césaire un soldat, il n'a pas fait de Césaire la victime souillée de débauches, parce que Césaire était déjà connu des Romains comme un diacre pieux et très saint ' ; il a fortement marqué que Lucianus se
1 M. Gumont m'écrit que, selon lui, le souvenir de la vieille devotio a facllité la combinaison des joyeuses Saturnales et des Sakaia sanglants parmi les légionnaires. C'est tout à fait mon avis. Sur les jpompes de Satan dont il est question dans Dasius, cf. S. Reinach, Cultes, Mythes et Religions, i, 348.
L HAGIOGRAPHIE PANNONIENNE
dévouait pour la cité el pour les empereurs parce qu'il rédigeait la légende du saint impérial par excellence * ; il a substitué Apollon à Saturne parce que le temple d'Apollon à Terracine était plus connu que le temple de Saturne. Lorsque la restauration impériale en Italie a déterminé l'extension de la légende du saint qui, de par la nature de son nom et la date de sa Bte, semblait prédestiné à la patroner, c'est sous l'influence des gestes de Oasius que s'est sans doute élaborée la légende nouvelle.
Dasius fut connu à Rome, aussi bien que Quirinus, Florian, Poliion ou Nicandre au milieu du vi" siècle et, sans doute, dès l'époque ostrogothique.
Mais d'où vient l'épisode qui constitue le fond du récit?
Il est invraisemblable que le thème légendaire soit une imagination de l'hagiographe. Les inventions de ces auteurs nous sont connues : haute noblesse et science profonde du héros, prodiges merveilleux qu'il opère, patience non moins merveilleuse qu'il déploie, apparitions du diable, des anges, ou du Christ, c'est le domaine où ils se meuvent, ce sont les traits qu'ils ajoutent. Une saturnale militaire dont le roi est mis à mort, voilà ce qu'ils n'inventent certainement pas. Rien ne rappelle ici Vincent ou Vitus ou Nazaire ou Maurice.
Le texte repose sur une tradition qui confondait la fête des Saturnales et la fête des Saces. La fête des Saturnales était célébrée dans les légions romaines, au moins depuis Cicéron *. Depuis le début de Tempire, depuis plus longtemps peut-être, elle était présidée par un a roi », qui égayait l'assistance de ses ridicules propos, et dont les débauches apparaissaient comme un t don » du roi débonnaire de l'âge d'or ^
« G. M. R. I, 140.141, et 92.
* Ad Àtticum, v, 20, 5. « Hilara saoe Saturaalia... » Cf. Dion Gassius, lx, 19; Tacite: Hist., m, 78; Macrobe, i, 10, 1, et r, 16, 16. — Je résume ici les conclusioQs les plus certaines qu'ont dégagées les études de Cumont [Analeota, ivi, 1, sqq.], Parmenlier : Le roi des Saturnales [Revw. de Philologie (1897), XXI, 143], Cumont \llevue de Philologie, xxi, 149], Wendland : Jésus ah SaturnalienkÔnig [Hermès., 1898, 175J, Frazer : The Golden Bough., m (1900). — Cf. SalomoQ Reiuach : Le roi supplicié [Anthropologie, 1902,620, ou Cultes, Mythes et Religions, i (1905), 332J. — On sait que, partant de ce§ textes, Wendland et Frazer ont jeté une lumière nouvelle sur l'histoire de la passion de Jésus.
3 Lucien : Saturn. 4, ext xaî 3a<Ti)véa (lovov è(p' àTravxcov '^i^^e.aQaf. xtj[) àcrxpayaXq) xpaxT^aavxa, w; (atJte èTTixa)(^6e(7)<; '^e\o'iot èTTixcryM-at» >t«t aùxôç