ORIGINE ET DEVELOPPEMENT
Dès la fin du v" siècle, l'augustinisme a supplanté le semipélagianisme à Lérins : le culte de Cassien subit une éclipse,
ses aux traditions de la Pannonie. Lériûs a accueilli un illustre solitaire de ce pays, qui, tout enfant, avait reçu la bénédiction de Séverin : c'est Antonin, dont Ennodius a écrit la vie*. Et d'autres fugitifs des chrétientés danubiennes détruites se sont certainement réfugiés comme lui dans la Gaule du Sud**.
Je note encore les faits suivants.
Le discours de Lucie, parlant après qu'elle a été égorgée quamdiu uoluit rappelle singulièrement le discours de Quirinus, flottant sur le [fleuve, une pierre de meule au cou, et discourant jusqu'à ce que sa prière à Dieu le laisse couler et le fasse mourir.
Quelques termes, credulitas, totus, qui ont une certaine saveur césarienne ou lérinienne, se lisent dans Marcianus Nicandre et Pollion ***.
L'épisode des femmes des martyrs qui, l'une encourage, l'autre retient son époux, semble la trouvaille d'un pieux rhéteur ami des développements antithétiques, et qui se rappellerait certain passage de Sébastien ****.
Dasius et Jules laissent entendre que la contrainte matérielle ne saurait excuser les lâchetés de la volonté. Sermons et symboles de Césaire nient aussi vigoureusement qu'aut^un fatalisme puisse diminuer la responsabilité de l'individu *****.
Nous avons conservé deux sermons de Césaire contre la fête des kalendes de janvier. Césaire représente assez bien Lérins. Les Lériniens devaient s'as- Bocier à l'effort de l'intransigeant Gélase : ils devaient attaquer aussi vigoureusement que lui les fêtes païennes, la fête des kalendes et les Lupercales. L'hagiographe qui a remanié Dasius appartenait peut-être au groupe de Lérins,
Voici les passages de ces deux sermons, 129 et 130, qui se rapprochent le plus de Dasius et des gestes de Césaire le martyr. « Quis enim sapiens poterit credere inveniri aliquos sanae mentis qui ceruulum facientes in ferarum se uelint habitum commutare? Alii uestiuntur pellibus pecudum ; alii assumunt capita bestiarum^ gaudentes et exsultantes si taliter se in ferinas species transformauerint ut homines non esse uideantur... Certum est... in his magis cor pecudum esse quam formam. lam uero illud quale et quam turpe est quod uiri nati tunicis muliebribus uestiuntur et turpissima demum demutatione puellaribus figuris virile robur effeminant non erubescentes tunicis muliebribus inserere militares lacertos : barbatas faciès prseferunt et uider
• Ennodius: Opusc. iv. De Vita beati Antoni Monachi. [éd. Hartel (1882), p. 383]. « Antonium... circa Dauubii ripas in civilate Valeria Secundino pâtre lucis huius ianuam iussit intrare (Trinita?). » [p. 384-385].
*' Cf. l'épitaphe d'un Leonianus de Sabbaria, de ce temps peut-être, dans Migne. P. Z,., 59, 278, D.
•*• Lejay: R. H. L. R., x (1905). 150-151 et 179, note, — Cf. Nicandre (version de Venafre) : martyres.., titubantibus credulitas (sunt). § 1.
*"* Marcien-Nicandre. Ruinart, § 1, 3, p. 571 et 573. — Noter que, selon certains mss. Nicandre et Marcianus sont in prxfectoria dignitate constituti [Ruinart, éd. 1859, p. 571, n. IJ : n'est-ce pas une retouche suggérée par Censurinus ou Sébastien. Les Lériniens s'intéressaient aux saints militaires : cf. Victor et Maurice.
**'** « Dicit homiui serpens ille per mathematicos et manichseos ne confiteatur homo peccatum. Per mathematicos sicloquitur: Numquid homopeccat? Stellse sic sunt poeitae, necesse est ut faciat homo peccatum. Dicit ergo per mathematicos quia Stella facit ut homo peccet : nam ipse non peccat,.. Item per quosdam manichseos ita suggerit : Non tu peccas, gens tenebrarum peccat ; tu non habes peccatum... Et cum castigantur aliqui... respondet : quia diabolus hoc fecit [P. Z,., 39, 22i3j.
*••••• Cf. Dasius.
E l'hagiographie LERINIENNE 269
Marnert attaque Fauste (vers 468-69), Fauste est bientôt universellement condamné (passé 480), Césaire prêche la stricte doctrine d'Augustin. De ce jour, l'individualité de l'école de Lérins s'atténue : elle reconnaît qu'elle doit se mettre à la remorque des Africains * ; elle tend à se fondre avec ceux qui représentent l'influence de ceux-ci. Il semble que, dans le domaine de la littérature hagiographique, son activité diminue en même temps : les légendes dont la notoriété nous a imposé l'étude, ne nous ont plus conduit à Lérins, mais dans le groupe des moines scythes et des exilés de Sardaigne, en pleine armée augustinienne. Il n'y avait pas lieu de poursuivre plus avant : nous étions du même coup au cœur de
feminae uolunt... (P. L., 39, 2001-2002]. » — « Quid enim est tam démens quam uirilem sexum in formam mulieris turpi habitu commutare ? Quid tam démens quam deformare faciem et uultus induere quos ipsi etiam dsemones expauescunt ? Quid tam démens quam incompositis motibus et impudicis carminibus uitiorum laudes inuerecunda delectatione cantare ?induiferino habitu et capreae * aut ceruo similem... [P. L , 39, 2003] ». — « Quicumque ergo in calendis ianuariis quibuscumque miseris hominibus sacrilego ritu insanientibus (lOtius quam ludeatibus aliquantam humanitatem dederint, non hominibus sed daemonibus se dédisse cognoscant. Et ideo si in peccatis eorum participes esse nou vultis, ceruulum siue iuuencam aut alia quaelibet portenta ante domos uestras uenire non permittatis [P. L.y 39. 2004] ». — « Nonnulli in haec mala labuntur ut diligenter obseruent qua die in itinere exeant, honorem prsestantes aut Soli, aut Lunae, aut Marti, aut Mercurio, aut Joui, aut Veneri, aut Saturno [2004].
Césaire, dans ses sermons, a utilisé peut-être un sermon pseudo-ambrosien, à moins que l'un et l'autre dépendent d'une source commune. Ce sermon pseudo-ambrosien [P. L., 17. 617-618] développe seulement, sans donner aucun trait précis, l'idée suivante : qui vult esse divinorum particeps non débet esse sodus idoîorum; il ajoute seulement que lanus homo fuit unius conditor civitatis, quâs Janiculum nuncupatur, in cujus honorent a gentibiis Kalendx sunt januarix nuncupatse.
* Les versions lériniennes des gestes apostohques [G. M. R., iv| présentent à la fois des traits lériniens et augustiniens [Thomas^ Jean, Simon-Jude Matthieu, Barthélémy]. [Quelquefois, les textes lériniens observent une prudente réserve : ainsi Lucie de Syracuse],
Fauste est fortement attaqué par les Moines Scythes: cf. la lettre de Possessor à Hormisdas et le De Incarnatione que Pierre Diacre adresse à Fui' gence [P. L., 62, 83, particuhèrement colonne 92 G : <» anathematizamus...
prsBcipue illos FaustiGalliarum episcopi qui de monasterioLirinensi provec-
tus est, quos contra praedestinationis sententiam scriptos esse non dubium est >]. Les Lériniens ne répondent rien. Le décret pseudo-damasien, — qui a peut-être été rédigé par un Lérinien — condamne Cassien et Fauste. Et c'est le Lérinien Césaire, qui, au concile d'Orange, fait triompher les doctrines anti-lériniennes. — Sur l'invasion de l'augustinisme à Lérins, cf. Jacquin : La question de la prédestination aux v^-vi^ siècles [Revue d'histoire Ecclésiastique (de Louvain), 1906.269].
• Cf. Dasius. 3. ligne 11, aiYetoi; Sépfiaat uepipepXyjjiévoi. Cf. Théodoret : H. E. y. 21. 226, et Reinach : Cultes,.., ii. 96.