ORIGINE ET CARACTERE
l'époque ostrogothique. L'hagiographie lérinienne semhle * disparaître devant une hagiographie augustinienne romaine.
Quelle a été l'inQuence de ces mouvements légendaires, extérieurs à Rome, sur la légende romaine ?
Cette influence s'est exercée et manifestée de deux manières.
En général, on doit dire qaelle a suscité le mouvement romain de répoque ostro gothique. Les Romains lettrés^ les hommes capables de rédiger l'histoire d'un martyr telle qu'on la contait autour d'eux, continuaient au v^ siècle de juger ces traditions confuses comme faisait Damase : elles étaient suspectes, ils n'y touchaient pas, ils n'y voulaient pas toucher. Les plus anciens gestes d'un martyr romain nous semblent être, aujourd'hui, les gestes de sainte Agnès; il est très remarquable qu'ils se rattachent au groupe pseudo-ambrosien et que, selon toutes les vraisemblances, on doit chercher leur auteur hors de Rome, en Cisalpine. Après Agnès, le plus ancien texte que nous puissions dater semble être Sebastien ; il est très remarquable qu'il se rattache au groupe lérinien et que, selon toutes les vraisemblances, on doit chercher son auteur hors de Rome, en Gaule ^. C'est peu à peu que les Romains, entraînés par ces exemples, de plus en plus oublieux de l'histoire réelle, ont accordé quelque valeur à leurs traditions locales et consenti à les fixer par écrit.
Peut-être l'attachement persistant du peuple à l'idolâtrie at-il attiré sur elles l'attention du clergé et recommandé à ses chefs Texemple des Lériniens. Saint Léon regrette la froideur de ses ouailles à l'endroit des martyrs :
* Je réserve explicitement ce qui concerne les textes gaulois et espagnols.
* Noter encore que le plus ancien texte qui raconte la légende de saint Laurent se lit... dans saint Ambroise. Cf. supra^ p. 153.
DE l'hagiographie ROMAINE 271
« Piidet dicere, sed necesse est non tacere^plus impenditur dœmoniis quam apostolis.et rnaiorem obtinent frequentiam insona spéctacula quam beata martyria ^ »
Ces plaintes du pape rappellent celles de Valérieu de Gimiez ou d'Eusèbede Milan, — qui étaient ses amis. Elles expliquent et annoncent le changement qui se produit dans les milieux romains. La littérature hagiographique est, à Rome, une importation du dehors. On s'explique la date tardive de sa naissance.
Certaines légendes étrangères ont, en particulier, exercé une action très profonde sur certaines traditions martyrologiques romaines. On peut aujourd'hui, sinon marquer l'extension du fait, du moins en donner précisément la preuve.
Les gestes des Quatre Gorniculaires, de Césaire, de Félicité, de Symphérose', et de iNicandre ont été modifiés par les traditions pannoniennes.
L'inQuence gauloise a modifié, et peut-être créé, les types de Sébastien, de Censurinus et d'Agnès.
L'influence africaine — particulièrement l'influence des martyrs vandales, et de Victor de Vita, leur historien — a créé le type de Cécile et modiflé la physionomie de l'apôtre Thomas.
L'influence grecque — particulièrement l'influence des ascètes, et de leur historien Rufln, finfluence des martyrs de Julien l'Apostat, et de leurs historiens divers — a créé les types de Pigmenius, Laurent, Jean et Paul, Eugénie, Maurice, Vitus et modiflé la physionomie d'Agnès, Hippolyte de Rome, Gervais et Protais ^ Florian, Hermogène, Alexandre de Bergame, Hippolyte de Porto, Anastasie ^
* Sermoa 84, P. L., 54, 433. — Cf. aussi le sermoa 82 : « Sicut autem et nos expert! sumus et nostri probavere majores, credimus atque confidimus iûter omaes labores huius vitae ad obtiaendam misericordiam Dei, semper nos specialium patronorum oratioaibus adjuvandos [P. L., 54, 428]. » S. Léon vise à populariser parmi les Romains le culte des m,artyrs de Rome afin de hâter la christianisation de la Ville. Cf. aussi P. jL., 54, 434, B. 435. B. C.
2 Félicité rappelle parfois Quirinus ou Pollion (et Vincent) ; Symphérose jetée au fleuve nous remet en mémoire Irénée ou Florian. Félicité ou Sym,phérose datent peut-être du début du mouvement romain. Cf. là dessus le tome VI.
3 Agnès, Gervais Protais, Hippolyte de Home ont été influencés par les légendes mythologiques de Polyxène, de Castor et Pollux et d'Hippolyte.
* Sur la queption des textes grecs, cf. le tome V du présent ouvrage.
APPENDICES
APPENDICE I
En Tan 57 avant Jésus-Christ, César envoya Servius Galba avec la douzième légion chez les Nantuates, les Véragres et les Sédunes, afin de pacifier ces pays et d'ouvrir par là une route aux marchands. Après quelques combats heureux, Galba reçut des otages et imposa la paix : il cantonna deux cohortes chez les Nantuates et s'établit avec le reste de ses troupes à Octodure. Mais il y fut attaqué soudainement, presque écrasé ; il crut alors plus prudent de battre en retraite et se repUa sur les AUobroges.
Cum in Italiam proficisceretur Cœsar, Servium Galbam cum legione duodecima et parte equitatus in 'Nantuates Veragros Sedunosque misit... Galba, secundis aliquot praeliis factisy pace facta, constituit cohortes duas in Nantuatihus collocare et ipse cum reliquis eius legionis cohortibus in vico Veragrorum qui appellatur Octodorus hiemare : qui vicus^ positus in valle, non magna adjecta planitie, altissimis undique montibus undique continetur . . , Subito per exploratores certior factus est,., montes... a maxima multitudine Sedunorum et Veragrorum ieneri... Hostes ex omnibus partibus, signo datOy decurrere..,; nostri primo intégrais viribus fortiter repugnare..., sed hoc superari quod^ diuturnitate pugnae
hostes defessi prœlia excedebant, alii intégrais viribus succB" debant... Cum,,. res esset iam ad extremum perducta casum, P. Sextius Baculus.., et C. Volusenus... ad Galbam cccurrunt atque unam esse spes saliitis docent si, eruptione fada, extremum auxilium experirentur... Eruptione facta...^ ita commutata fortuna, eos qui in spem potiendorum castrorum vénérant undique circumventos interficiunt ; et ex hominum millibus amplius triginta^ quem numerum barbarorum ad castra uenisse constabat, plus tertia parte interfecta, reliquos perterritos in fugam conjiciunt ac ne in locis quidem superioribus consistere patiuntur [de Bello gallico, III, 1-6].
Emil Egli [Kirchengeschichte der Schweiz bis au f Karl dem Grossen. Zurich, 1893. 21-33], suivi par A. Bernouilli [Die Heiligen der Merowinger. Tûbingen, 1900, 180-181], suppose que le souvenir du combat de Galba a influé sur la genèse de Mawice. Toute la question est de savoir s^il y a un fait certain attestant la survie à l époque romaine des souve^ nirs qui se rattachent aux guerres de Vindépendance gauloise. J'ai cru ne pouvoir mieux faire que consulter là-dessus l'auteur du Vercingétorix, Voici ce que m'a répondu M. G. JuUian : « tout souvenir populaire local des campagnes de Gésar, même * de celle de Gergovie et d'Alésia, a complètement disparu. Rien ne se perd comme la mémoire locale * des grandes batailles ». Dans ces conditions, il est prudent de laisser dormir en paix les morts d'Octodure, et de ne pas les mettre en rapport avec la légion thébéenne.
1 C'est G. J. qui souligne.
APPENDICE II
Mon manuscrit était à l'impression lorsque j'ai eu connaissance du livre récent de M. J. Rendel Harris : The cuit of the heavenly twins [Cambridge. University Press, 1906, in-8 de 160 pages].
M. R. H. a pu voir, p. 47, que j'accepte son hypothèse sur un point : c'est, peut-être, en souvenir de Castor et Pollux que les Milanais ont déclaré jumeaux Gervais et Protais. La date que j'assigne au pseudo-Ambroise me contraint de faire remonter ce trait légendaire au temps même de l'invention. L'influence des Dioscures a pu s'exercer en raison de la ressemblance des noms [Gervasius, Protasius], et surtout en raison des circonstances critiques où les catholiques se trouvaient ; ils avaient besoin de protecteurs.
Mais Téminent critique ne m'a pas encore convaincu que, si Gervais et Protais apparaissent comme des saints guérisseurs, le fait doive s'expliquer par le « dioscorisme ». Combien de saints sont vénérés comme tels, qui n'ont vraiment rien à voir avec Castor et Pollux ! *
1 Cf. A. Marignan : Le culte des saints sous les Mérovingiens, Paris, 1899, 193, sq. — Cf. supra, p. 21, n. 3.
Je vois par un passage de son livre, p. 79, que deux mots d'uu de mes articles ont choqué M. R. H. Je le déplore de toub cœur; et je les retire.
Je crois plus que jamais que les saints locaux sont les héritiers et les vainqueurs des dieux locaux ; mais, pour préciser cette vue générale, aucune méthode ne me paraît préférable à celle qui s'appuie sur /'analyse littéraire des textes et l'étude topographique des cultes.
Le regretté professeur E. Lucius prétend [Die Anfànge des Heiligenkults, Tubingen, 1904, p. 154, note 4] que Gervais et Protais sont apparus en songe à saint Ambroise et lui ont révélé l'emplacement de leur tombeau. Il s'appuie sur trois textes :
1. Augustin : Confess. IX. 7 : antistiti iuo per visum aperuisti quo loco laterent martyrum corpora P. et G. — Cf. de Civ, Dei. XXII y 8, corpora martyrum»,. episcopo Ambrosio per somnium revelata reperta sunt.
2. Gaudentius : Sermo il : qui se Ambrosio revelare dignati sunt...
.3. Paulinus : Vita Ambrosii, 14 : sancti martyres... se sacerdoti revelaverunt.
J'hésite fort à accepter l'hypothèse de Lucius. Dans sa lettre à Marcellina, qui est contemporaine des faits, Ambroise ne souffle mot du songe qu'il aurait eu ; je ne puis voir ce songe hypothétique dans les mois Dominus gratiam dédit. Ambroise dit simplement à sa sœur qu'il a eu un pressentiment mystérieux [ardor prœsagii), et que la grâce de Dieu l'a favorisé. L'idée de faire chercher d'autres corps saints dans le voisinage des corps de Nabor et de Félix me semble même assez naturelle. Quant aux trois * récits allégués, j'y vois l'explication coulumière de ces événements. Les inventions sont précédées d'un songe : c'est de style.
Sur le caractère primitif des Dioscures, dieux-cygnes protecteurs [cf. encore Lohengrin], cf. S. Reinach : Cultes, Mythes et Religions, ii (1906), 42.
1 Gaudentius ni Paulinus ne parlent d'un songe.