GRÉGOIRE DE TOURS
s'il sait qu'ils formaient une légion, il ne dit mot de leur origine orientale, et spécialement thébéenne K
Grégoire de Tours imite sa réserve. On connaît l'attrait qu'exerçaient sur lui les histoires de martyrs. Je remarque que la basilique de Saint-Martin de Tours possède des reliques des saints d'Agaune et qu'il les a personnellement reconnues -. Une partie de sa famille se rattache aux pays lyonnais ; il s'informe avec curiosité des miracles qui surviennent à x\gaune ; il raconte deux d'entre eux. Son attention est très éveillée sur les choses d'Orient. Or, s'il sait, comme Fortunat, que les saints d'Agaune formaient une légion, il semble ignorer, comme lui, qu'ils soient originaires d'Egypte : Fortunat écrivait legio opima, Grégoire écrit legio felix ^ Pas plus que
1 « De sanctis Agaunensibus
1 Turbine sub mundi cum persequebantur iniqui
Ghristicolasque darefc sseva procella neci... 5 Quo, pie Maurici, ductor legionis opimse
Traxisti fortes subdere colla viros, 7 Quos positis gladiis armasti dogmate Pauli
Nomine pro Ghristi dulcias esse mori...
19 Ecce, triumphantium ductor fortissime, tecum
Quattuor hic procerum pignora sancta lacent... 27 Sic pia turba simul, festinans cernere Ghristum,
Ut caelos peteret, de nece fecit iter ».
[Ca7'minum, liber II, 14. — M. G. A. A., iv, I, (1881), 42 43].
Ailleurs [II, 42], il leur demande la grâce de n'être pas effrayé la nuit par les éclairs.
2 «Nonus decimus Gregorius ego indignus eccle8iamurbisTuronicae...nanctus sum... ; in qua, sicut a longevis aevo presbyteris comperi, beatorum ibidem reliquiae Acaunensium ab antiquis fuerant collocatse. Ipsam etiam capsalam in thesauro basilicae sancti Martini repperi, in qua valde putredine erat pignus dissolutum, quod pro eorum fuerat virtute delatum» [H. F. x, 31. — M. G. S. R. M.,i, p. 448].
3 « (Sigimundus) post interemptum per iniquae consilium coniugis filium compunctus corde, Agauno dirigit, ibique prostratus coram sepulchris beatissimorum martyrum legionis felicis, pœnitentiam egit... Ibique et psallentium cotidianum instituit... locumque tam in territuriis quam in reliquis rébus affluentissime dilavit. Postea vero... ioterfectus... (Chlodomeris) iussu, ad eodem locum delatus sepulturaî mandatas est ; quem in consortio sanclorum adscitum ipsa res quae geritur manifestât. Nam, si qui nunc frigoritici in eius honore missas dévote célébrant eiusque pro requie Deo offeruot oblalionem, statim, compressis tremoribus, restinctis febribus, sanitati prsestinae restaurantur. — Magna est enim virtus ad antedictorum martyrum sepulchra, de quibus relictis pluribus pauca prestringere libuit. Mulier... filium... abbati tradidit erudiendum... (Filius) spiritum exhalavit... (Matri lugenti) apparens per visum noctis beatus Mauricius ait... Noli ita... quaôi mortuum flere... Nam scias eum nobiscum habitare... : surge crastina die ad matutinum et audies vocem eius inter choros psallentium mo-
Fortunat, Grégoire de Tours n'a donc utilisé notre texte ; peut-être même en ignoraient-ils, l'un et l'autre, 1 existence. Ce qui est sur, c'est que, dans leur monde, pourtant si avide de légendes, on ne lui attribuait pas grande valeur.
Serons-nous moins sévères que Grégoire de Tours et que l'auteur anonyme de B, nous qui pouvons apprécier ce que signifie le silence de Sulpice et d'Orose, de Lactance et d'Eusèbe ? Le martyre de la légion thébéenne n'a pas d'autre garant que notre texte : c'est une pure légende.
Reste à en expliquer l'origine.
Le texte lui-même nous invite à penser qu'elle est double, et à distinguer la tradition locale d'Agaune du travail personnel d'Eucher.
Marins d'Avenches écrit dans Chronique, à l'année ol3 :
His consulihus[Florentio et Anthemio)^ monasterium Acauno a Sigimundo coiistructum est \
nachorum... (Mater) parvuU vocem agooscit... — Gunthramnus rex... minière fratribus, qui sanctis Agaunensibus deserviunt, ex voto transmi (sit), prœcipieûs presbytero ut ad eum rediens saûctorum sibi reliquias exhiberet... Subito tempestas exorta fluctus toUit... Tune presbiter... extracta a coUo capsula, quse sanctorum pigaora coutiuebatur, undis tumentibus fidus obiecit... Cessante vento, decedentibus undis, ad litus evectisunt ». [Glor. Mart. 74-75. p. 537-539].
Chose mystérieuse, Grégoire de Tours connaît le martyre de la légiofi Thé' béenne : mais c'est à propos des cinquante saints dorés de Cologne qu'il en parle : « Est apud Agripinensium urbem basilica in qua dicuntur quinquaginta viri ex illa legione sacra Thebaeorum pro Christi nomine martyrium consumraasse. Et quia admirabili opère ex musivo quodam modo deaurata resplendet, Sanctos Aureos ipsam basilicam incolae voeitare volueruut... » [Glor. Mart.^ 51. — p. 530]. Je ne me charge pas d'expliquer le mystère. Le plus simple est sans doute d'admettre que le populaire accueillait la légende avec plus de faveur que les évêques : la légion sainte fit dès lors des recrues nouvelles un peu partout. Des Thébéens de Cologne, rapprocher Ursus et Victor de Soleure, Alexandre de Bergame, etc. En roulant, la légende fait boule et s'accroît des petites traditions locales qui offrent un point de contact avec elle.
1 M. G, A. A., XI, 234 [Chronica Minora, tome 11].