‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 15 sur 132 · LE CULTE LOCAL D AGAUNE · texte numérisé non relu

LE CULTE LOCAL D AGAUNE

Grégoire de Tours raconte également que l'ami de saint Avit, le roi de Burgondie Sigismond, fonda le monastère d'Agaune et lui assura une riche dotation : Sigismond avait une dévotion spéciale pour les martyrs d'Agaune et c'est à eux qu'il courut lorsqu'il eut été battu par Chlodomer K

La vie d'Avit mentionne le même fait ^ ; et nous avons, enfin, des fragments de deux homélies prononcées par saint Avit dans l'église du monastère ^ : elles parlent aussi de martyrs d'Agaune.

On peut donc considérer comme certain que, au début du

1 cigitur mortuo Gundobado, regnum eius Sigimuodus filius obtenuit, monastiriumque Acaunensim sollerti cura cum domibus basilicisque aediicavit... Nihilominus ille ad sanctus Acauuenses abieas, per multus dies in fletu et ieiuDiis durans, veniam praecabatur. Psalleutium ibi assiduum instituens, Lugduno régressas est... » [H. F., m, 5. — M. G. S. R. M, i (1885), p. 112]. — Cf. « Sigimuodus vero, dam ad Sanctos Acaunos fagire nititar, a Chiodomere captas » [H. F., m, 6, —p. 113]. Cf. aassi les textes de Grégoire qui sont cités p. 19, n. 3. — En 515, s'agissait-il d'une création, ou d'une extension d'un monastère antérieur datant du v^ siècle? Noter que la Vita Severini [Krusch. S. R. M., m, 166] est postérieure au vi® siècle. Cf. /aAn., ii, 281.

2 « Hune Sigismundum regem beatus Avituspost exilium in fide pietatis erudivit, qui illo agente monasterium sanctorum Agaunensium Mauricii sociorumque eius coustruxit» [Vita Avili. 5. M. G. A. A., vi, 2, 180],,

3 <i Dicta homilia, cum de institutioue Acaunensium revertentes Namasci dedicatio celebrata est » [a. 515. post. 22 d. sept.J — ... « Heeretico rarescente profectus religionis adicitur... Addit hanc etiam aedis huius commutationi felici de sacrilegio sauctitas, de vetustate novitas, de confusione nobilitas : fructificat locus martyrum, quo floruit cultus idolorum; semente mortifera reditus vilalisexcrevit... » \HomiUa. XX. — M. G. A. A., vi, 2 (1883). p. 133]. — « Dicta in basilica sanctorum Acaunensium in innovatione monasterii ipsius vel passione martyrum «[a. 515. 22 sep.]. — « Praeconium felicis exercitus, in cuius congregatione beatissima nemo périt, dum nullus evasit, cum iniu?tam sanctorum martyrum mortem quasi sortis iustitia iudicarit, qua bis super aciem dispersa mansuetam ceutuplex decimatis fructus adcresceret..., ex coDsuetudiue sollemni ?erieslect8epassionisexplicuit...Mundumquidemfugiti8, sed orale promundo... » [Hom. XXV, p. 144-147]. La vitaSeverini Agaunensis atteste encore et l'existence et la célébrité du monastère d'Agaune : « Eodem tempore, cum Ghlodoveus... anno XXVregnaret in urbe Parisius, tune in corpore suo gravis obvenit inBrmitas... Ab ullo medico corpori suo potu(i)t invenire medicinam... Erat autem ibidem homoin domo régis nomine Tranquillinus, doctor et omni sapientia plenus... Hic locutus est ad regem dicens; Domine mi rex.. , ad sanctum mouasterium Agaunensium, ubi sanctus ac beatissimus Mauricius martyr jacet in corpore festinanter accède, aut certe tuam Irausmitte legationem » [Vita Severini, 1] [M. G. S. R M., m, Passiones Vitéeque Sanctorum (1896). p. 168-169], —Sur le monastère d'Agaune et son histoire, cf. Mabillon : Annales Ordinis S. Benedicti, tome 1, aono 515 ; de Smedt: A. SS., 2 novembre 543 ; et surtout Leclercq : D. A. G., i, 850, article Agaune, et Besson : Ln Vita abbaium Ac. [Anzeiger fur schweiz. Gesch. 1904. 2]. (L'étude de Jahn : Gesch. d. Burgundionem^ ii, est toujours intéressante à consulter).

VI® siècle, un culte public était rendu à des martyrs ensevelis à Agaune, qu'on voyait en eux des soldats chrétiens victimes de leur foi, et que leur histoire était célèbre dans l'entourage de saint Avit. On devine la pensée de celui-ci : voulant gagner à TEglise catholique le royaume burgonde, il songeait à lui montrer, il cherchait à lui faire désirer un puissant patron ; Agaune faisait partie duro)^aume de Sigismond.

Le culte d' Agaune suppose des reliques, ou, si l'on préfère, des ossements qu'on tient pour des reliques. Et notre texte dit très clairement d'où elles viennent :

Beatissimorum Acaunensium marlyrum corpora post multos passionnis annossaiicto Thtodoro ejusdem lociepiscopo rêvelata traduntur : in quorum honorem cum exstruereUir hasilica quœ vastœ adjuncta rupinon tantum latere adclinis iacet, quid miraciili tune apparuerit nequaquam tacendum putavi

Ainsi, au témoignage de notre texte A, le culte de saint Maurice et des martyrs d' Agaune dérive d'une invention de reliques faite par un évêque Théodore. — Mais notre texte est très suspect : il importe d'en vérifier le témoignage.

La lettre qui le termine mentionne le même beatissimiis episcopus Theodorus : elle le qualifie de vir teniporis anierioris ; elle conte qu'il aurait transmis à l'évèque de Genève Isaac l'histoire véridique des martyrs. De ce dernier point nous savons que penser ; et il faut reconnaître que l'évèque de Genève Isaac nous est d'ailleurs inconnu. Mais, s'il n'y a pas eu de Théodore évèque d'Agaune, si même il n'y a jamais eu d'évêque d'Agaune, nous connaissons un Théodore évêque de Martigny (Octodurus) ^ : il est très vraisemblable, dès lors, qu'il ne faut pas prendre à la lettre les mots eiusdem loci episcopo. Aussi bien, le bourg de saint Maurice (Acaunus) n'est pas loin de Martigny et relevait de l'évèque de Martigny. Théodore, évêque de Martigny, a signé les actes du concile d'Aquilée, tenu en 381, et le rescrit que les évêques réunis à Milan, en 390, sous la présidence de saint Ambroise, dirigèrent contre Jovinien et adressèrent au pape Sirice '. On peut

* Le siège de révêché fut transporté à Sion vers 565-585 [Diichesne, Ffl^fes, 1,239]. Cf. Bessou : Recherches sur les origines des êvcchés de Genève, Lausanne^ Sion et leurs premiers titulaires jusqîi'au déclin du \i^ siècle. Pixvis,idOô.

2 Mansi.'iii, 599 et 667. La première fois il sigae entre Constantius episcopus arausicus et Dominus episcopus gratianopolitanus ; la accoude fois, après Bassianus episcopus, uvaut Aper preshyler.

LE FÉRIAL HIÉRONYMIEN 23

donc croire, jusqu'à preuve contraire, que notre texte, ici, ne détigure pas les faits : à la fin du iv^ siècle, Vèvèque de Martigny Théodore a trouvé, ou cru trouver, des reliques à Agaune. C'est le temps où saint Ambroise trouvait les reliques de Gervais et de Protais, Eusèbe de Bologne les reliques de Vitalis et d'Agricola. Tout concourt à nous faire admettre l'exactitude du fait.

Et tout de suite le problème se pose : combien de corps Théodore trouva-t-il ? Est-ce le grand nombre des ossements qui suggéra la légende d'une légion massacrée?

L'hypothèse est séduisante. Et peul-ètre contient-elle une part de vrai. Mais n'est-elle pas trop simple pour tout expliquer ? — Je compte les noms qui nous sont parvenus ; j'en trouve six, exactement : Maurice, Exupère, Candide, Victor le vétéran, Ursus et Victor. Sans doute Ursus et Victor paraissent avoir souffert à Soleure [Ursum et Victorem] Salodoro passos fmna confirmât ; sans doute il n'est pas sur qu'ils aient fait partie de la légion de martyrs, ce n'est qu'un on-dit : ex eadem legione fuisse dicuntur etiam illi martyres Ursus et Victor quos.., 11 reste néanmoins que, de l'enquête faite par l'auteur du texte A à propos des tragiques événements d'Agaune, six noms ont apparu. Or, voici ce que je lis dans les deux meilleurs manuscrits du férial hiéronymien :

^. X K oc rom nt basilae et sci maurici eu yi mi dclxvi m aganis et aliorum candidi exuperi victoris innocenti vitalis.

B... Agauno natl scoru Mauricii. Exsuperii. Candedi. Victoris. Innocenti. Vitalis eu sociis eoru iv mil vi centi sexaginta s ex martyres \

11 est très probable que le texte authentique du férial donnait à cette date et à ce lieu, 6.666 martyrs et les six noms Maurice, Candide, Exupère, Victor, Innocentius, Vitalis. Six noms : nous avons toujours six noms. Mais il y a désaccord quant aux deux derniers : le texte A donne Ursus et Victor, le férial Innocentius et Vitalis. Et noter que, selon toutes les vraisemblances, le férial date du milieu du v® siècle et donc est contemporain de A.

* De Rossi-Duchesne, p. 124.— Noter la variante six mille six cent soixantesix.

Le calendrier populaire écrit simplement; Mauritiî cum sociis qui Thebsei fuisse referuntur, sub Maximiano passi \22 septembre. — P. L., 123, 169-170].

24 SAINT MAURlClî

Cette contradiction montre que la tradition (TAgaune se rapportait primitivement à six martyrs : — là-dessus leférial s'accorde avec A, — et qu'on n'était pas bien fixé sur le nom des deux derniers. Il y avait beaucoup de candidats : parmi les saints locaux, beaucoup tendaient à entrer dans la troupe glorieuse. Les ^ens de Soleure proposaient leurs patrons, Ursus et Victor : l'auteur de A soutient leurs prétentions ; on a vu, du reste, avec quelle timidité. D'autres, plus près d'Agaune peut-être, tenaient pour Innocentius et Vitalis : pseudo-Jérôme peut-être reflète leurs prétentions. Et leur effort fut tenace : ils inspirèrent Tinterpolateur de A et un continuateur du texte B; seulement, Innocentius, au cours des siècles, laissa en route son compagnon Vitalis.

Il y avait, à la fin du iv*^ et au début du v® siècle un martyr grec fort célèbre et qui s'appelait Maurice : Théodoret Tatleste ^ « Nous vénérons les martyrs, dit-il, non comme des dieux, mais comme des témoins de Dieu ; c'est ainsi que nous honorons Pierre et Paul, Thomas, Serge, Marcel, Leontius, Pantelemon, Antonin, Maurice, toù<; ^àp olxeiou;; ve-

xpoùç 6 AeaTioTT]!; àvretarj^ô toTç \j\t.ixzoo'.c, ôeoTç... 'Avxl y^^? ^t) xwv Ilav- SttDv xal A'.aaiwv..., néxpou xal IlauXou /.al 0cofjia xai Scpyto'j xai Maopr/.(ou

xal Tîùv «aXiov (jt.apxupa>v éTnxeXoùvxat or^fjLoGoivia-., Le Synaxaire de Constantinople ^, résumant un texte grec dont nous n'avons plus qu'une traduction latine % nous apporte quelques renseignements sur ce saint fameux : c'était un soldat^ qui avait été martyrisé à Apamée, avec soixante-dix de ses camarades, sur Tordre de T empereur Maximien. — La légende grecque n'aurait-elle inspiré la légende d'Agaune" ? Sans doute, nous ne pouvons pas la dater avec certitude. Mais, selon toutes les vraisemblances, elle est antérieure à Théodoret ; elle rappelle par certains i^iéVd^A'àSergius Bacchus, Biaise ^ et d'autres textes rédigés à la fin du iv" siècle : il y a beaucoup à parier qu'elle date de ce temps. Au début du v" siècle, voici précisément que s'établit dans le midi de la Gaule un ascète qui a longtemps

1 Serm. VIII. Evang. VeriL ex gentili philos. —P. G., 83, 1033.

2 21 février. Delehaye, 481.

^ 21 février 237. « Ubi marlyrum memoria est, ibi solida iû Deumpietas ostenditur... »

* Le fait a été indiqué par Barouius, Boulacre 1746, Bochat 1747 et surtout Rettberg [Slolle.-Dc'u Martyviuni der thebùischeii Légion, 1891, 1-21.

s Cf, infra, G. M. R., y.

LA LEGÏO Vil GEMINA JD

vécu en Orient, qui a intimement connu saint Jean Chrysostome, la gloire d'Antioche, et qui exerce très promptement autour de lui un ascendant extraordinaire. Cassien a proposé aux moines d'Occident l'exemple des Pères du J)ésert : est-il vraisemblable qu'il n'ait rien dit à ses disciples des martyrs dont le culte fleurissait là-bas? A défaut d'autre personne, Cassien a pu faire connaître dans la vallée du Rhône l'histoire de saint Maurice d'Apamée *. — L'identité de nom du martyr d'Agaune et du martyr d'Apamée n'a-t-elle pas déterminé la patrie iy Orient), l'époque {Maximien), et le cadre militaire de la légende qui tendait à se former?

Peut-être a-t-elle encore incliné les esprits à imaginer que les martyrs d'Agaune étaient en nombre assez notable : les martyrs d'Apamée étaient déjà soixante-dix. — Peut-être une abréviation paléographique les a-t-elle poussés encore dans cette voie. On a connu d'abord six martyrs d'Agaune ; on se figurait que c'était six soldats ; il a pu y avoir une inscription portant :

VI MIL (ites)

Qui sait si quelqu'un n'a pas lu VI MIL (lia), ou sex mille, six mille. Le texte A insiste sur le chiffre G.OOO. La légende des dix mille vierges dérive sans doute d'une confusion de ce genre ^

Je remarque, enfin ^ que Grégoire de Tours et Avit désignent les martyrs d'Agaune sous le nom de legio felix *. Or^ il y avait dans l'armée romaine une legio felix ^ qui, précisément, avait des détachements dans la vallée du Rhône. La legio VU gemina, qui fut créée par Galba le 11 janvier 68, reçut sous Vespasien le surnom de felix . à partir de Caracalla, on l'appefle encore gemina pia felix. Après avoir campé en Italie et en Pannonie, c'est en Espagne, sans doute dans le pays de Léon, qu'elle est envoyée bientôt et qu'elle reste jusqu'à la fin. Mais nous savons qu'elle détache des cohortes ou

1 Le prestige des saints orientaux en Gaule- était très grand : l'histoire de saint Martin l'atteste; la situation politique et religieuse du monde romain à la fin du iv® siècle l'explique.

2 Cf. aussi Analecta, xiii, 164. Le 83^ mille d'une voie romaine devient 83 soldats martyrs. Ou lit LXXX II[ mil (iario) LXXXIII mil (ites).

3 Avec Mgr. Batlifol : Revue historique, 51 (1893), 360. * Cf. p. 19, n. 3.

des vexilla, en Numidie^ en Bretagne, jusqu'en Germanie ; et les inscriptions témoignent que, dans la Gaule du Sud, à Nîmes et à Aix par exemple, d'autres fractions de la gemma felix étaient également cantonnées ^

Ces détachements de la legio felix ont disparu au cours du v^ siècle, après le temps d'Honorius et de la Notitia Dignitatum^ comme les légions elles-mêmes. Il est quasi certain que le souvenir de la legio felix n'était pas évanoui en Gaule au temps où s'élaborait la légende des martyrs découverts par Théodore. Da moment que, de par la confusion de Maurice d'Agaune et de Maurice d'Apamée, les martyrs étaient considérés comme des soldats, il était naturel que, dans la vallée du Rhône, on les rattachât à cette légion fameuse dont les détachements y avaient campé. Et du moment que, de par cette môme confusion, on regardait les martyrs comme formant une troupe, il était naturel que, dans ces pays, on identifiât cette troupe avec la legio felix. Il n'est pas certain, mais il n'est pas impossible que les termes dont se servent Avit, Grégoire de Tours et Fortunat se rattachent à une tradition locale dérivée de la legio VII Gemina Pia Felix.

Le culte d'Agaune date de la fm du iv^ siècle et remonte à Théodore de Martigny ; la légende d'Agaune est née de l'invention de six corps de martyrs — peut-être plus, — de la tradition de saint Maurice d'Apamée importée peut-être par Cassien, et du souvenir encore vivant de la legio felix^.

1 G. I. L., XII, 516 et 3168 (trouvée à Nîmes) .

VMIDIl AVITI MILITI LEG. VIL GEMIN. FELICIS.

BENEFICIARI...

Cf. Héron de Villefosse: Bull. Monum., 1879 83 — Cf. encore C. 1. L., v, 920, 4129, 4359; vi, 3588 ; x, 5829; viu, 3075. — Cf. Caguat : Dictionnaire des Aïitiquitis, a. Legio. — Noter que, au début du y^ siècle, il y avait en Gaule une légion comitateiisis de Honoriani Felices Gallicani. [Occ. v, 247. — Seeck. p. 126].

2 Sans doute Eucher, au milieu du v« siècle, donne une définition de la légion; maifl, plutôt qu'un éclaireissemeni destiné à ses lecteurs, n'est-ce pas un témoignage de sa science qu'il se donne complaisamment à lui-même ?

SILVIUS POLEMIUS ET EUGHER 27

Si telle est la légende locale, que uire de la mise en œuvre? Quelle est l'origine du texte A, et quel est cet Eucher qui s'en prétend l'auteur?

La lettre qui clôt le texte est adressée à l'évêque Salvius, ou Silvius % par Eucher. Silvius est présenté comme l'évêque de Martigny, de qui relève Agaune : Eucher s'appuie sur lui pour offrir dignement son écrit aux martyrs^ scripta hœc nostra vobis suffragantibus dignanter offerimus (sanctis) ^ Aucun autre texte ne mentionne un évoque de Martigny (^Oc/oâfwriis) appelé Silvius ou Salvius ; mais nous avons un ouvrage qui est dédié à un Eucher par un Silvius. Il s'agit de la Notitia Galliarum que Silvius Polemius a adressée à l'évêque de Lyon, Eucher, au début de l'année 449. Voici la lettre d'envoi :

Domino Beatissimo Eucherio Episcopo Silvius. Laterculum quem prioves fecerunt cum di/ficilibus suppulatoribus indiciis notaium legissem, ne minus doctis esset obscurior absolution^, positarum, in eo rerum significationem mutavi et apud te potissimum, a quo mea omnia pro eo qui internos est amoris studio comprobantuVy digestum direxi : lœtificabor iudicio tuo si eum tibiplacuisse cognouero. Quœ in eo sunt. Menses singuli cum vocabulis suis... De diebus. Dierum necessum, non fuit formas depingi... De signis... Nos calendarum rationem secuti a Januario... ordiemur^,

11 est extrêmement probable que le Silvius et l'Eucher de la Notitia sont identiques à TEucher et au Silvius de la passion de saint Maurice *.

1 Les manuscrits ne permettent pas de choisir entre les deui noms. Ce que nous disons plus bas de Polemius Silvius autorise à croire qu'il faut lire Silvius.

' Observation de Mgr Duchesne : Fastes, i, 238.

3 M. G. A. A, IX, 513 et 518.

* Noter que le calendrier populaire écrit : ad Aquas Silvias [22 janvier. — P. L, 123, 147-148], et que Adon écrit: ad Aquas Salvias [P. L., 123, 220, A].

Polemius Silvius était un Gaulois, qui d'abord occupa quelque place au palais ; les questions religieuses l'attirèrent bientôt, il écrivit différents traités aujourd'hui perdus, se lia avec saint Hilaire d'Arles (f 449) comme avec saint Eucher de Lyon (7449?) ^ : il note soigneusement^ dans la Notitia, les pestrina sive religiosa œdificia cum innumeris cellolis martyrum consecratis. Que devint-il plus tard, nous l'ignorons tout à fait.

Eucher de L3^on nous est beaucoup mieux connu. Il appartenait à Tune des plus illustres familles des Gaules, et comptait même parmi ses ancêtres un des compagnons de saint Pothin. Après avoir eu de sa femme Galla au moins deux enfants, — Salonius et Veranus, qui tous deux deviendront évêques — , il abandonne le monde et se retire à Lérins, puis à l'île toute proche de Léro (vers 412-425) : Salonius et Veranus sont élevés par Honorât et Hilaire, Vincent et Salvien. Eucher est lié d'amitié avec eux ; il travaille à leur amener de nouvelles recrues, témoin ce traité De Contemptu Mundi qu'il adresse à son parent Valérien, et qui décide ce dernier à venir le rejoindre (vers 427). Et sa vie s'achève comme la leur: les Lyonnais le choisissent pour leur évêque (vers 432) ; il meurt (vers 449-450), laissant le souvenir d'un saint. Indépendamment du De Contemptu Mundi, nous avons encore de lui plusieurs curieux ouvrages : le Liber Formularum spiritalis intelligentids ad Veranum filium et les Instructionum lihri duo ad Salonium filium sont les plus importants ^.

Mommsea combat l'identification que je propose [Abh. d. K, saîchsischen Ges* d. W. zù Leipzig, 1875, m, 233J. Ses raisons n'ont rieu de convaincaot. Cf. StoUe ; Das Martyrium... 8-9. — Le Laterculus de Silvius ne nous est parvenu que dans un seul manuscrit.

^ Tiilemont, xv, 134. Contra Mommsen : Mémoire sur les provinces romaities (traduction Picot, p. 3.) — Cf. la Vita Hilarii. [Opéra Leonis éd. Ballerioi : 11, 317], § 11.

2 Tiilemont, xv, 120-134. — Bardenhewer, 11, 469-471. — Dictionary of christiafi Biogra/j/iy, ii, 255. Nous connaissons un Eucher, disciple de Césaire et évêque d'Avignon, qui sif?no aux concile!» d'Arles, 524, de Carpentras, 527, d'Orange. 529 [Mansi, viii, 627, 708, 709, 718. — Smith and Wace, m] : il est certainement distinct d'Eucher de Lyon. On a relevé quelques points de contact entre la passion de S. Maurice et les autres écrits d'Eucher. L'auteur de la passion distingue [lettre à Silvius ; § 1] la veHtns rei et la fidesrelntionis ; cf. Liber Formularum spirit. int. .•« quapropter historia veritatem nobis factorum ac fidem relationis inculcat » [P. ^., 50, 728]. — D'après Slolle : op. cit., 10-

StoUe a relevé dans le texte d'Eucher des souvenirs assez apparents de Lactance et de Végèce. Je lui emprunte, p. 56, les citations que voici : Maurice, 7 « cum dispositis insidiis genero suo Cotistantino timc regnum tenenti

LES LECTURES d'eUCHER 29

On voit que les documents permettent d'entrevoir sa physionomie et d'apprécier la nature de son rôle. Aucun d'eux, néanmoins, n'indique qu'il se soit particulièrement intéressé au culte des martyrs ; aucun ne fait voir qu'il ait contribué aie raffermir et à le développer. D'où l'importance de notre texte : il révèle un aspect inconnu de son âme et de son œuvre.

Eucher est un dévot des martyrs; il implore leur secours, il veut se placer toujours sous leur protection, exposcens pro his intercessionem omnium delictorum. atque in posterum juge praesidium patronorum semper m^eorum,

Eucher s'intéresse à l'histoire des martyrs : il veut sauver de l'oubli la gloire des saints d'Agaune. Et je trouve dans son récit quelques souvenirs de lectures qui attestent le même goût.

Cum, alii èx diversis locis atque provinciis in honorem offL" ciumque sanctorum auri atque argenti diversarumque rerum, munera offerant, nos scripta hœc nostra... offerimus.

Eucher compare son petit livre aux riches présents qu^on offre souvent aux saints. Or, voici ce que je lis dans les gestes pseudo-ambrosiens de Vitalis et d'Agricola :

Qui ad convivium magnum, invitantur apophoreta secum re ferre consueverunt . Ego ad bononiense invitatus convivium^ ubi s. martyris celebrala translatio est^ apophoreta uobis

mortem moliretur, depreheaso dolo eius apud Massiliam captus nec multo post strangulatus, teterrimoque hoc supplicio affectus, impiam vitam digna motre finivit » rappelle Lactance, de moriibus pers., 29-30 : a Redit (Maximianus) ia Galliam plerius malx cogitationis ne sceleris ut Constantinv.m imperatorem generum suum, generi filium, dolo malo circumveniret (et se révolte à Marseille ; mais il est pris, et, après de nouvelles intrigues), eliso et fracto su-

perbissirao gutture vitam detestabilém turpi et ignominiosa morte finivit.

Végèce, III, 21 : u Sed clausis ex desperatione crescit audacia, et cum spei nihil est, sumit arma formido », rappelle Maurice, 4: non nos... armavit ipsa saltem quae fortissima est in perioulis desperatio. Végèce, ii, 5 : « milites... iurare soient ; et ideo ^niliiix sacramenta dicuntur. Jurant autem per Deum et Chrislum et sanctumSpiritum et per maiestatem imper atoris quse secundum Deum generi humano diligenda est et colenda... Deo enim vel privatus vel militans serait cum fldeliter eura diligit qxd Deo régnât auctore. Jurant autem milites omnia se strenue facturos, quaa preeceperit imperator, numquam deserturos militiam nec mortem recusaturos pro Homana republica » semble avoir inspiré Maurice, 4: « Milites sumus, Imperator, tui : sed tamen servi, quod libère confitemur, Dei. Tibi militiam debemus, illi inuocenti^m... Sequi te Imperatorem in hoc nequaquam possumus, ut auctorem negemus Deum, utique auctorem nostrum, Dominwm auctorem uelis nolis et tuum... Offerimus nostras in quamlibet hostem manus... Meminimus nos pro civibus potius quam aduersus cives arma sumsisse .. lurauimus primum in sacramenta diuina, deifide in sacramenta regia. — Comparer aussi avec Maurice, 3-4-5, Végèce, m, 4. [Mais nulle part, cf. ii, 2, ii, 6, Végèce ne donne, comme Eucher, 6.600 soldats à la légion].

plena sanctitalis et gratisereservavi. Apophoreia autem soient hahere iriumphos principum ; et hœc apophoreta triiimphalia siint : Chrisii enim nostri principis triiimphi sunt martyrum palmœ... Martyr^i nomen Agricola est... ^

Ici et là c'est la même idée ; n'est-ce pas là qu'Eucher a pris ce qu'il nous dit ici ? '

Les situations nous font souvenir des actes fameux des soldats martyrs d'Afrique, Marcel, Maxi milieu, Tipasius - ; qui sait si Victor d'Agaune n'est pas devenu vétéran, parce que son homonyme Victor le Maure était déjà connu comme tel?

Certains mots rappellent encore Marcianus et Jules^ qui, du reste, racontent également des martyres militaires ^ Il ne serait pas impossible qu'Eucher eût connu ces deux textes.

Qui sait même si l'idée de faire venir de la Thébaïde la légion sacrée ne lui appartient pas en propre ? Sans doute, elle peut remonter à Gassien ou à quelqu' autre de son groupe. Mais l'expression legio felix, commune à Grégoire et à Avit, invite à penser qu'il y eut une tradition des martyrs d'Agaune qui ignorait la Thébaïde, et donc que l'introduction de ce trait est de date récente, et que le détail, d'abord, ne trouva pas grand crédit. On a dit dans quels textes il fait défaut, dans quels milieux il n'obtint pas de succès ; voici les deux seuls passages *, où je le trouve reproduit. L'un est empruntéà la Vie des Pères du Jura, l'autre aux gestes de Victor de Marseille :

Siquidem theoretica illa conversatio vitaque vestra, — qua

1 4 novembre. Cf. infra. — Comparer aussi le mot pater familias qui apparat dans Vitalis Valeria avec le mot mater familias qu'on lit dans Maurice.

2 Monceau : Histoire littéraire de l'Afrique chrêt., m (1905), 112.

3 Maurice, 2 : « euaogelici prsecepti etiam sub armis non immemores » ; — Marcianus 1 : « memorati viri inter armatos quidem hujus sseculi militantes armis verae justitiae communiti », Jules i : « sub arma militaui... ; tamen Deum uiuum colui». — Cf. Les expressions regia prsecepta, commilito : Jules et Victor sont deux vétérans. — Le terme senator militicm paraît emprunté à saint Jérôme [lib. cont. Joannem Hierosol., 19]. [Cf. Willems : Droit public romain [6« éd.] p. 557]- «Numquid ex tribuno statim fît tiro ? Non ; sed ante primicerius, deinde senator, ducenarius... [éd. Martianay, iv (1706), 2,316; — d'après Stolle : 60, note 1].

* Je ne vise que les textes anciens, naturellement. — Voici les seuls endroits où Eucher écrit le mot Thebsei : « Erat eodem tempore in exercitu legio militum qui Thebœi appellabaotur... Hi in auxilium Maximiauo ab Orieutis partibus acciti vénérant » [§ 2. — Ruioart, 318]. — « ...coguito Maximiauus Thebaeorum respouso... Ubi uero ad Thebreos denunciatio iterata pervenit » [§ 3. — Ruiuart, 318J. — Noter que le but d'Eucher, en écrivant, est de sauver l'histoire de l'oubli : cela n'indique pas qu'elie fût très populaire et bien connue.

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