‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 32 sur 132 · AUTRES VERSIONS DE LA LEGENDE · texte numérisé non relu

AUTRES VERSIONS DE LA LEGENDE

vons : 1 . La mention d'une localité dénommée ad scm Pere- ^î'iViMm (San Pellegrino), près Gènes où les saint abordent; 2. Un séjour des saints à J^]mbrun ; 3. Nazaire se dit civis genuensis, bien qu'il s'avoue originaire de civitate Roma ; 4. Le pape Lin a été évêque durant douze ans ; 5. Ceratius a une femme, Fortunata. L'auteur supprime le voyage de Nazaire à Rome, auprès de son père converti.

La seconde, G, nous est parvenue dans un texte tronqué ^, qui commence à la mission de Dentus dans les Gaules : c'est cette version qui fait de Gervais et Protais les enfants de Nazaire. Ils sont à Embrun avec lui, ils Taident à construire un oratoire tourné vers l'Orient ; lorsque Néron veut les séduire en leur offrant l'argent de ses trésors, les honneurs de son empire et les filles de ses grands {procerum palatiï), ils confessent que Nazaire est leur père selon la chair et selon l'esprit, ils refusent de goûter des viandes souillées (des sacrifices), puis ils sont expédiés à Milan^ et c'est là que les quatre saints sont ensemble mis à mort. Cette version présente encore les particularités suivantes : 1° lorsque Nazaire confie Gelse à une chrétienne, un soldat dit à Nazaire que cette femme a été sa maîtresse ; 2» à Gènes, Nazaire ressuscite Tenfant (?) : il avait été noyé ; tandis qu'il est mort, Gelse (?) a vu Nazaire causer avec Dieu ; 3*" lorsqu'il est jeté à la mer, Nazaire nage ; 4<^ les saints sont tués ensemble, secrètement, dans l'ergastulum ; 5" les corps sont ensevelis directement dans la maison de Geratius ; 6° les corps sont portés à la basilique ambrosienne ; 7^ durant la translation un aveugle très connu est guéri ; 8° Dentus est qualifié de magnus miles (non primus).

Le troisième texte^ D, est un texte grec ^ d'un caractère composite : il est parent de A et de G, bien qu'il les modifie l'un et l'autre. Il est parent de A, car il ignore Embrun et san Pellegrino et Fortunata, tout en mentionnant le double ensevelissement des martyrs. Il est parent de G, car il fait mourir ensemble Nazaire-Celse et Gervais-Protais, et indique qu'ils sont tombés au sein des flots — sans marcher à leur surface — lorsqu'on les a jetés à la mer. Mais il supprime certains traits de G, ainsi la mise à mort en secret, et surtout le rapport de

1 Analeota, ii, 302.

2 P. G., 116, 896. — Les noms latins, parfois estropiés dans le texte grec, sont aisément reconnaissabies. MeXia = Ke(j.éXtov, Ttfxepov = Tpeokpov, Tévooaa = Fevoua.

père à fils établi entre Nazaire et Gervais-Protais. De même, il supprime certains détails de A : le prologue, Africanus et Perpétue, le judaïsme d'Africanus et son origine africaine, Cornélius, Dentus, Ceratius, le philosophe, les pontifes du Capitole. Voici, d'autre part, quels traits il ajoute et lui sont propres : 1° allusions ou citations de l'Ecriture,, [Mt., xxviii, 19 et § 5 ; Isaïe cité au § 6 ; Psaume 106, 35, cité au § 8] ; 2° détails réalistes [§ 6, Gelse, lorsqu'il est jeté à l'eau, a le cœur tourné : Nazaire le guérit d'un signe de croix ; § 6, la femme de Dinovatus est émue de pitié à la vue du petit Celse] ; 3° traits byzantins [date du 14 octobre ; reliques à Constantinople apportées par ïhéodose au moment de sa lutte contre Maxime et contre les Scythes ; détails sur Théodose] ; 4° certains détails (la femme de Dinovatus reçoit un nom, Dinomeda ; le rôle de Celse tend à s'accroître ; Nazaire donné par Dieu à ses parents en récompense de leur piété [cf. infra^ circonstances de la naissance de Pontius],

Le quatrième texte, E, est également un texte grec, conservé par les Codices Parisini 1568 et 1540 et récemment publié *. C'est un dérivé de C ; d'où son importance, puisque C est tronqué. Nazaire et Celse sont associés à Gervais et Protais et exécutés en même temps qu'eux à Milan ; Nazaire et Celse sont arrêtés à Embrun ; lorsque Nazaire confie Celse à une chrétienne, un soldat dit à Nazaire que cette femme a été sa maîtresse ; lorsqu'il est jeté à la mer, Nazaire nage ; les corps sont ensevelis directement dans la maison de (Ceratius) Cerealius. — Néanmoins, E modifie parfois C : E ignore la présence à Embrun de Gervais et de Protais et leur comparution devant Néron aussitôt après. — E. ajoute à C : lorsqu'il meurt, Celse a 9 ans et 7 mois ; cnassé de Milan, Nazaire va en Afrique oii

1 Par le R. P. Fedele Savio : La leggenda dei Santi Naznrio e Celso, VII« partie du volume intitulé Ambrosiana. Scritti varii publicati pel XV Ceri' tenario délia morte di S. Ambrogio. [Milano, Gogliati, 1897, ia-40]. — Savio date comme moi la légende du milieu du v^ siècle; il insiste sur la dépendance d'Enuodius * par rapport au texte A [p. 15-17 du tirage à part]. Mais je ne saurais admettre avec lui [p. 21], ni que ce texte soit d'origine africaine, ni qu'il soit le plus ancien. Noter aussi que Eanodius ignore Celse.

• Savio cite notamment ces passages ;

« In stirpe Nazarius bona — de morte lumen addidit... Nerone felix principe — diversa perpesaus mala Lustrauit orbem uou graui — pauore cordis nlgidus Sed ut profanis inderet — quo calle conscendant polos Uerus magister actibus — «xempla non uerbis dédit... »

DATK DES TEXTES 69

il convertit son grand-père paternel et, à son retour par Rome, il convertit ses deux sœurs, qui étaient veuves, Romiliana et Nestoria ; les martyrs sont morts un jour de sabbat^ Néron et Cornélius étant consuls pour la quatrième fois ; après la mort des saints, sous le règne d'Agrippa {sic)^ il y eut des pestes et des famines.

Il semble que ces cinq versions se soient succédé dans l'ordre où elles ont été analysées, les trois dernières étant les plus récentes. Celles-ci dérivent évidemment d'une combinaison de la légende Gervais-Protais et de la légende Nazaire- Celse. J'ajoute que, comme C signale le séjour de saints à Embrun et la femme de Ceratius, Fortunata, et supprime le voyage de Nazaire à Rome auprès de son père converti, il est clair que cette version repose sur un texte parent de celui que ces traits caractérisent : C dérive de B. Or, Ë dérive de C manifestement. Il est moins sur que B soit postérieur à A : la topographie de B est plus précise et détaillée (Embrun, saint Pellegrin) que la topographie de A; et les légendes, à mesure qu'elles vieillissent, précisent le plus souvent leurs attaches locales. Mais il est prudent de ne rien affirmer encore.

Si telle apparaît la chronologie relative des textes, quelle date leur fixer, absolument parlant? Grégoire de Tours cite la version ' qui mentionne le séjour à Embrun de Nazaire et de Celse : les textes B sont donc antérieurs à la fm de vi® siècle. L'intérêt que témoigne l'auteur inconnu à la religion juive et à la question des sabbats nous fait ressouvenir de Rutilius Namatiamus, et d'Evagre % et des gestes de saint Silvestre : et nous pensons au ve siècle. Ennodius connaît l'histoire de Nazaire % ses voyages au temps de Néron et son martyre à Milan. Comme^ d'autre part, on parle d'Ambroise, c'est donc bien au v^ siècle qu'il faut se fixer. Pour d'autres raisons, enfin,

1 Gl. M., 47. [P. L. 71, 749] : a De sci vero Nazarii ac Celsi pueri artubus, quos apud Ebreduneusem Galliarum urbem passos leciio certaminis narrât, ipsa corpora... »

2 Altercatio Legis inter Simonem ludœum et Theophilum christinnum [éd. Bralke, Corpus de Vienne, tome XLV, 1904J. Noter qu'Evagre semble écrire en Gaule, vers 440. — Cf. encore, sur les Tractatus de libris S. S. Scripturarurti du pseudo-Origèoe [éd. Battifol., Paris, 1900] infra, p. 85.

3 Carm., ii, 18 [Hartel, p. 551 et P. L., 63, 331]. — Il semble ignorer Celse. — Perpétue vient peut-être des légendes apostoliques. D'après Tillemont, t. II, 88, les évêques d'Afrique exilés en Sardaigne reçoivent des reliques de Nazaire et de Celse (je n'ai pas retrouvé le textej.

il semble que la légende de Nazaire et Celse s'est exprimée dans des textes dès le milieu de ce siècle.

Nazaire apparaît avec un double caractère. C'est d'abord un apôtre des Gaules : tandis qu'il évangélisait Tïtalie, c'est un ordre du ciel, à lui transmis en songe par sa mère, qui l'envoie porter l'Evangile dans les Gaules. C'est, d'autre part, un Romain : il est né à Rome d'une mère romaine ; il est, par sa mère Perpétue qu'a baptisée saint Pierre, disciple de saint Pierre lui-même ; c'est du successeur de Pierre, Lin, qu'il a reçu mission de prêcher l'Evangile ; il le prêche en Italie, puis en Gaule : c'est donc de Rome que l'Italie et la Gaule ont reçu l'Evangile. Or, nous savons ^ que le prestige de Rome était sérieusement menacé dès le début du v® siècle par le prestige de Milan : c'est en 417 que le pape Zosime constitue le vicariat d'Arles en faveur de Patrole ; c'est sans doute quelque temps auparavant que le pape Innocent a contribué à former la métropole de Ravenne ; c'est en 41G que ce même Innocent écrit à l'évêque d'Eugubium pour attaquer ceux qui ne suivent pas les usages de l'église romaine. Et je note que, dans cette lettre fameuse, le pape s'appuie sur ce fait que l'évangélisation de l'Occident tout entier dérive de l'action romaine :

Prœsertim cumsit manifestum in oinnem Italiam, Galliam, Hispanias, Africam atque Siciliam insulasque interiacentes nullum instituisse ecclesias, nisi eos quos venerahilis apostolus Petrus aut eius successores constituer lait sacerdotes.

Conformément à la lettre pontificale, Nazaire, instruit à Rome et baptisé par le pape Lin le^, successeur de Pierre, a prêché dix ans en Italie avant d'évangéliser les Gaules et de mourir à Milan. Il est clair que les gestes de Nazaire sont contemporains, sinon de la lettre même d'Innocent, du moins des circonstances qu'elle suppose.

Or, l'auteur des gestes de Vitalis et Valeria nous a paru soucieux de vouloir souligner la supériorité de Rome comme ville sainte, et ratfermir la bonne amitié entre Ravenne et Milan, et donc écrire au temps où s'organisait la métropole ravennate avec l'appui de Rome, malgré l'opposition de Milan. Ces hypothèses, harmoniques entre elles, se confirment l'une l'autre : c'est le premiers tiers, ou, d'une manière plus géné-

1 Duchesne, Culte, 32, sq. el 81. Pour pins de détails, cf. les Fastes épiscopaux, I, et Babut : Le concile de Turin [Paris, 1904].

Page 1