‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 59 sur 132 · TEXTE GREC · texte numérisé non relu

TEXTE GREC

peut-être même n'a-t-il utilisé que les vers du Péri Stephanon. Mais on ne saurait dire à quelle date remonte cet écrit.

L'autre version * semble être un résumé fait sur le modèle d'actes courts et authentiques. On n'y trouve rien sur la noblesse de Vincent, ni sur l'embarras de parole de Valère, ni sur le gril ; on y voit le diacre reprochant à l'évêque sa timidité. Le texte est donc à la fois parent de la version Vaticane et de la version de Paris, mais plus près de celle-ci que de celle-là.

On connaît enfin une version grecque de la légende *. Elle se rapproche également du texte de Paris : par la présence d'un court prologue inspiré du prologue prohabile satis ^ par l'absence des deux passages qui dénoncent une époque augustinienne, par l'absence encore de tous les détails qui soulignent la noblesse de Vincent. — Mais elle ne suit pas servilement le texte de Paris : elle en retranche, par exemple, le supplice de l'arbre, et elle y ajoute, sans parler de nombreux développements purement verbaux, d'abord que le sacrilège Dacianus est un grec [§ 1], ensuite que Vincent est supplicié sur une croix, enfm qu'il est mort au mois de novembre [§ 22]. Ce dernier détail n'est sans doute que la notation de la fête de saint Vincent au jour où on la célèbre dans le monde byzantin *. Le premier est beaucoup plus intéressant parce qu'il démontre que l'auteur du texte grec n'était pas un grec, 'eXXtjv ; qui sait si ce n'est pas dans un des monastères

1 Analectayi (1882), 260. «In Ghristi nomiae iacipit passio b. levitee et martyris Vincentii. »

, 3 'Ixavôv xai xouxo 8oxi(x^c ty « Probabile satis est ad gloriam

àviwTàTqj fxàpxopi Btxevx(t|> et; xtjv Vincenti martyris quod de acriptis

xaxà xoù èvepoù u.£Y(ax7)v v(xï)v, xô passionis eius titulum (inimicus) in-

ji Jw -rv«. i J'v,w .«i «.\^«rv -^r.) vidus extitit. Uade reddimus fide

L ,ft ' > 5 /f >û 'V- > plana relationem cestoruiii quee litte-

, \ ^ C /A rarum apicibus ludex annotari non

[XKTÔxaXov xi(i aiw^rr) xatxiEUfracjeai. immerito noluit, quia victam se eru-

'AXX' -^ifieTc Yo^v et; xo èji.cpav£; besceret audiri. > ^xadxa xaxà xa^iv èxSwjojjiev ffU|x- ■TrX7)pe(Txàxi[i itCaxst...

* Noter pourtant que le Synaxaire de Constantinople donne un résumé de la légende à la date du 22 janvier [Delehaye, 414]. — 11 est probable que cette fête de janvier est relativement récente, et que l'anniversaire du mois de novembre s'explique par l'association du culte de Vincent à un culte grec : le 11 novembre, le Synaxaire de Constantinople donne Mennas, Victor et Btxâvxtov [col. 2ilJ : Vincent est arrêté èv Aù-^oua-zlof. z^ -iroXet et décapité.

byzantins de Rome ou deCalabre, qu'il faut le chercher ? Mais d'où vient l'épisode de la croix? « La folie emporte Dacien : il ordonne qu'on plante immédiatement une croix, qu'on y attache Vincent, qu'on l'y torture. Les bourreaux, ministres du diable, obéissent avec rapidité ; mais, lorsqu'ils font descendre le saint, voici que, poussé par l'Esprit-Saint, celui-ci se dégage de ses liens, court à la croix et y remonte *. » L'auteur veut insister avec une force particulière sur la spontanéité du martyre de Vincent. On s'expliquerait cette insistance si l'on admettait que la version grecque repose sur un remaniement de notre texte de Paris, opéré lors des controverses catholicomanichéennes touchant la fuite d'après les actes d'André.

Les huit versions à nous connues [Prudence, Augustin ; — Ruinart, Rome, Paris ; — sermon espagnol, résumé, adaptation grecque] sont vraisemblablement antérieures à l'an 54-2 : en 542 saint V^incent opéra un miracle * qui eut le plus grand retentissement ; nos versions l'ignorent toutes. Comme Childebert et Clotaire, cette année-là^ assiégeaient Saragosse, les habitants promenèrent autour des murailles la tunique du martyr de la victoire ; par crainte de le mécontenter, Childebert leva le siège, et, revenu à Paris, lui consacra une église (aujourd'hui Saint-Germain-des-Prés ^). Une pièce de vers d'Eugène 111 S une prière du Missel Mozarabe ^ — qui, sans

i Voici le texte [P. G.li4., 745. C-D]. Kat ô Aaxtavoç oTiepl^iaoLç xaTi; |j.aviaiç euBstoç TzpoGiaizti axaupov xaxaTra-^Tjvat, xat exeT Trpo(TT)Xio0évTa àvixrjxt xaxa[jLéXo<; a'xî^etxOat. Kat ôr) xà irpoaxxaxxofjieva e^sxeXoùv ol xoû 8iaêoXou UTTr^péxai... 8è aùv 7ioXX(J[) TÎi^ "^«X^' xaxrjvsYxav aùxov duo xoij ^uXou. 'iU 8e xu)v ôeajxœv dcTreXuOr) xai taxiq etti xoû èôàcpouç ô aytoç, èvepYeia xoù 'Aytoo IIvE'jfjiaxoi; èxxiva^aç eauxov sx xwv Sr)(xtajv,xai TrpoanrjSrjaaç kizl xov axaupôv ôpofjLifj, ^ouXofJievoi; xcfjLcuprjuaaôat xôv ïyQpbv, ouxto xaxà xwv xi- (xwpwv e7n(jii[JLcp£xai £TteYeipo[jLévajv xaî ÈTitxeivovxcov aûxtô xà Setvà...

Je néglige l'abrégé d'Adon, P. L. [123-219] et les passions métriques du Codex Parisinus, 16699 [B. H. L., 8642J, du Ma. de Douai [Analecta, xx (1901), 424] et de Hildebert du Maas [P. L., 171, 1301].

2 H. F., III, 29. — P. L., 71, 263. — Ghildebertus rex ia Hispaniam abiit, quam iugressus cum Chlautacbario Caesaraugustanam civitatem... obsident. At illi in tanla humilitate ad Deum conversi sunt ut... cum tuuica b. Viucentii martyris muros civitatis circuirent... (Rusticus a Francis deprebeusus) ait : Tunicam b. Vincenlii déportant et cum ipsa ut eis Dominus misereatur exorant. Quod illi timentes se ab ea civitate removerunt.

3 Tillemont, xv, 226.

* P. L., 85, 678, note.

5 P. L., 85, 678. — Certains passages du Missel Mozarabe semblent se rap-

LÉGENDES d'eSPAGNE ET DE GAULE 147

doute, reflète les usages de l'époque wisigothique — attestent la notoriété de cette histoire. Aucun de nos textes ne s'est allongé d'un appendice pour la redire ; la passion de sainte Salsa, que certains de nos rédacteurs ont sans doute connue

on va le voir — les y invitait pourtant * ; il est probable

qu'ils écrivaient avant que se fût opéré le miracle.

En résumé, on peut placer avant 400 la rédaction de l'hymne de Prudence, de sa source et du texte de Paris ; les sermons d'Augustin se placent au premier tiers du v" siècle ; de 430 à 550 s'échelonnent la version de Rome, le texte de Ruinart, la source du texte grec.

On précisera ces conclusions en comparant la légende de saint Vincent aux légendes qui lui sont apparentées, légendes d'Espagne et de Gaule, d'Afrique et de Rome.

Au contraire de ce qu'on pourrait croire, la légende de saint Vincent n'est pas très étroitement liée aux légendes d'Espagne et de Gaule.

A Girone, dans l'Espagne du nord, les chrétiens vénéraient à la même date que le Vincent de Saragosse (22 janvier), un saint qui portait le même nom et qui était mort à la même époque que lui. L'histoire de saint Vincent de Girone ^ n'offre aucun rapport avec l'histoire de saint Vincent de Saragosse.

11 en est de même de saint Vincent d'Agen. Si Grégoire de Tours l'appelle levita ^ — par souvenir, sans doute, du Vincent de Saragosse * — , le trait est personnel à saint Gré-

procher du sermon espagnol [P. i., 85, 675] ; ailleurs [679], on croit retrouver le texte de Ruinart ; ailleurs [6821, le texte résumé.

1 Cf. infra, p. 149. A la passion de la sainte, on a joint le récit d'un miracle contemporain survenu au temps de la révolte de Firmus.

2 22 janvier 390.

3 Gl. Mart., 104. — 9 juin 166 et Analecta, ii, 299.

♦ Mgr Duchesne, Fastes épiscopaux, ii, 144, n. 1. — Sur S. Vincent de Dax, rien à dire non plus. Cf. Duchesne, op. cit., u, 140.

SAINT VINCKNT

goire ! les gestes ne le reproduisent pas ; et leur physionomie, très originale, ne rappelle en rien notre légende.

Vincent d'Abula * nous en rapproche. On y voit apparaître Dacien, et certains traits accusent, peut-être, une parenté plus précise ; l'effort que tente Dacien pour séduire Vincent, le soin qu'il prend de lui rappeler sa jeunesse.

C'est seulement les gestes de sainte Foi — une de leurs versions tout au moins ^ — qui trahissent avec netteté leur étroite parenté avec la légende espagnole. Voici les points de contact : 1. Jeu de mots sur le nom du saint [Vi7îceiîtius~vi7i' cens; Fides nomine et opère vocor, § 3]; 2. Le presses Dacianus ; 3. Le gril [lectus asneus, ^ 4] ; 4. Epoque de Dioclétien; 5. Noblesse de la sainte ; 6. Elle s'offre d'elle-même aux ministri de Dacien, elle monte elle-même sur le eril; 7. Dacien tâche à séduire la sainte, blando sermone ; 8. Rappel de sa jeunesse et de sa beauté ; 9. Lorsque la martyre est sur le gril, on jette sur elle de la graisse (sur Vincent, de la graisse de porc) ; 10. Le peuple est introduit dans l'histoire. Il est vraisemblable que ce texte est postérieur aux gestes espagnols, et qu'il subit leur influence.

Ainsi, on ne voit pas qu'aucun texte espagnol ou gaulois antérieur aux nôtres ^ ait exercé quelque influence sur eux. Nous pouvons seulement soupçonner que Dacianus était un magistrat persécuteur dont le souvenir était resté vivace en ces pays ; — aucun document authentique ne nous le fait connaître. Peut-être appartenait-il à la même famille que le consul Dacianus de 358. Un compagnon du martyr Saturninus, un évêque donatistede Tamazuca (en 411), portent également ce nom.

Une étude rapide des actes des martyrs africains conduit à des constatations plus intéressantes : les gestes de saint Vincent ont subi leur action et leur ont emprunté le miracle de la mer.

1 27 octobre 205. — Cat. Paris, i, 339.

2 26 octobre 288 et 20 octobre 823. — Tillemont, iv, 543,754, et Duchesue, op. cit., Il, 144-146. Le texte loug (20 octobre, Caprès, Dulcidius) rappelle aussi saint Vioceat : 1. Jeu de mois surPrimua et Felicianus ; 2. Linges sanglants ; 3. Crainte qu'on jette le corps dans le fleuve ; 4. Songe qui révèle le lieu des reliques.

3 Sur saint Fructueux, et. infra.

ACTES DES MARTYRS d'afRIQUE 149

leur complaisance dans la description de supplices atroces , l'épisode des livres saints.

Les actes de saint Fabius de Césarée * racontent le martyre d'un chrétien qui refuse de porter les vexilla prœsidialia : ils présentent de nombreux points de contact avec nos gestes. On notera les principaux : 1. Prologue inspiré par l'idée de la valeur édifiante des gestes ; — 2. Le saint est enfermé in imo ergastuli (§ 5) ; — 3. L'amour-propre du juge est intéressé dans Taffaire du saint ; l'interrogatoire apparaît comme un duel entre le juge et celui-ci ; c'est à qui viendra à bout de l'autre [§ 7 : existimans minus gloriosum posse fieri...] ; — 4. La mort du martyr ne met pas fin à ce duel : le juge se venge sur le saint, mort, de la défaite qu'il lui a infligée, vivant [§ 7 : qui mortuo nonpepercit, vivum se non crudeliter laniasse pœ- 7iituit ; et surtout § 8 : insepultus custodiatur quasi.,, iam peremptum posset iterum judicare post mortem ; et encore § 9 : quod non potuisti grassari in vivum, sœvis in mortuum] ; —

5. Le corps du martyr, enveloppé, alourdi d'un gros poids^ est jeté à la mer, au point où l'on cesse d'apercevoir la côte [§ 9 : ferantur usque ad defectum visus membra per sequora] ; —

6. La mer rapporte doucement le corps au rivage [§ 10 : littoribus blandiens fluctus exposuit] ; — 7. Remerciements à la mer [§ 10 : gratias iibi, mare^ ; — 8. Le corps a été jeté à la mer afin qu'on ne puisse pas dire que le juge a donné aux chrétiens un martyr de plus, et ses reliques [§ 9 : nenos fecisse videamur martgrem christianisa ; — 9. Introduction inattendue d'un épisode de l'Ancien Testament [§ 10: Deus, qui Ezechielis temporibus] ; — 10. Avant d'avoir été jeté à la mer, le corps est resté privé de sépulture [§ 8] ; — 11. Quelques expressions, telles que sacris inhœrebo excubiis [cf. gestes, 10, angelicis excubiis^ ; — 12. Fureur extrême du persécuteur.

Les actes de Salsa ^, évidemment apparentés aux actes de Fabius [miracle de la mer tout semblable, avec remercîments à la mer tout identiques ; prologue analogue inspiré de la même idée], ne laissent pas d'offrir un double point de contact avec nos gestes: 1. Le personnage auquel ap-

1 B. H. L., 2818. Analecta^ ix, 123. « Cum martyrum glorise passionibus adquisitae recolantur »... Cf. Monceaux: Histoire littéraire de V Afrique chrétienne, m (1905), 122-126.

5 B. H. L., 7467. Cat. Paris, i, 344. — Gsell : Recherches archéologiques en Algérie (1893). p. 1, sq. — Monceaux : Histoire littéraire de V Afrique chrétienne, m (i905j, 163.

paraît le martyr et lui révèle remplacement de son corps ne montre aucun empressement ; — 2. Le terme de titulus est employé de manière analogue dans les deux prologues *. Et je remarque, enlin, que, si le rédacteur d'une légende espagnole s'intéresse aux choses d'Afrique, puisqu'il y va chercher des modèles, le rédacteur des actes africains s'intéresse aux choses de Gaule, puisque c'est par un Gaulois, Saturninus, qu'il fait ensevelir Salsa.

Les actes de Saturninus et Dativus ^ n'étaient pas moins bien connus de notre rédacteur que les actes de Fabius et les actes de Salsa : c'est par eux, sans doute, qu'il faut expliquer l'épisode des livres saints, propre à la source de Prudence, et l'insistance des gestes sur les supplices. Voici quels points de contact j'ai notés: 1. Le persécuteur recherche les Ecritures divines ^ ; — 2. Avant de parvenir au lieu oii ils comparaissent, les martyrs ont fait un voyage (d'Abitina à Carthage, de Saragosse à Valence) qui ne les a nullement fatigués [§ 4] ; — 3. Insistance sur la spontanéité du martyr [§ 7] ; — 4. Fatigue des bourreaux [§ "IS] ; — 5. Certaines expressions, comme videres [§§ 10 et 14], parcere [§ 10] ; — 6. Insistance sur la victoire du martyr et la défaite du diable [§§ 1 ; 10; 15 ; 17 proconsul qui iarn loties devictus fuerat\ ; — 7. Constance imperturbable du martyr malgré l'atrocité des supplices qu'il endure *.

1 « Illustres tiiuli triuinphallum passionum et gloriosa martyrum... certamina (Salsa) ; — de scriptis passionis ipsius gestis tituluni inviditinimicus » Vincent).

2 B. H, L., 7492. Ruinart (1859) p. 414. On sait que ces actes, produits à la conférence de 411, ont été récrits par un donatisle et tournés en pamphlet contre Mensurius. Harnack : Chronologie, i, 745 et Monceaux : op. laud., m, 110. — Ces actes ont également été connus et parfois imités par le rédacteur des gestes de Faustus, Januarius et Martialis de Cordoue.

3 II est probable que notre rédacteur connaissait aussi les actes fameux de Félix de Tibiuca [Ruinart, 390] : de là vient sans doute l'idée de charger Vincent et Valère vinoulis rtiagyiis, lorsqu'ils vont de Saragosse à Valence.

* Voici quelques passages parallèles : la couleur est un peu plus chargée .dans les actes de Saturninus que dans nos gestes. Ces excès, sans doute, sont le fait de l'interpolateur donatiste.

Saturninus Vincentius

« Et contra Martyr gloriosus de i Quid dicis Vincenti? vel ubi cons-

equuleo cuncta vera responsione sol- picis tuum iam miserabile corpus ?

vebat. Interhœc Anulinus ardescens, At ille, Dei praesentia roboratus, ala-

premi uugulas in martyrem jubet, cri vultu respoudit: Hoc est quod

Statira carnifices uuda prfeparataque semper optavi... Clamare Dacianus

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